Joséphine Goube (Techfugees): «Les réfugiés sont des talents comme les autres»

Des réfugiés rechargent leurs téléphones à la frontière entre la Grèce et la Macédoine. Quand ils sont arrivés en 2015, 95 % des réfugiés syriens en Grèce avaient des smartphones car ils habitaient dans des zones couvertes par la 2G et la 3G.

AP- Créée à Londres en 2015, l’entreprise sociale Techfugees est une plateforme internationale qui impulse et accompagne les innovations technologiques à destination des réfugiés. Présente à Lisbonne pour participer au Web Summit, sa dirigeante Joséphine Goube explique ce que le secteur de la Tech gagne à s’ouvrir à ces populations déracinées.

D’abord, il convient d’être clair sur les termes. Votre action concerne les réfugiés, les personnes déplacées, ou plus largement les migrants ?

Joséphine Goube : Quand on dit réfugiés, pour nous c’est une simplicité de langage pour le grand public, mais ce qu’on entend par là ce sont des exilés, des demandeurs d’asile, des réfugiés statutaires, en fait toute personne qui a été déplacée de force. Qu’elle ait traversé une frontière internationale, ou qu’elle soit passée de Mossoul à Erbil.

Techfugees est née en 2015. Nous étions alors en Europe au point culminant des mouvements de populations qui fuyaient la guerre en Irak et en Syrie. Quel a été l’élément déclencheur ?

C’est parti de l’émotion qui a soulevé le monde après la publication de la photo du bébé sur la plage [celle d’Aylan, Syrien de 3 ans, retrouvé mort sur une plage turque, ndlr]. Ce n’est pas nouveau que des réfugiés arrivent en Europe. Mais c’était la photo de trop et cette émotion a fait changer la perspective : on avait un enfant mort sur une plage. Et on a pris l’occasion de cet éveil des consciences – quand on parle de déplacés, on parle bien d’enfants, de femmes et de non-accueil – pour dire « Peut-on penser solutions ? ». Ces gens viennent, ils sont maintenant là, comment fait-on société ensemble ? Parce que ce problème va s’accentuer. On a des estimations de la Banque mondiale : en 2050, il y aura 143 millions de réfugiés climatiques.

Votre réponse a donc été technologique.

Oui et pourquoi technologique ? Parce que quand ils sont arrivés en 2015, 95 % des réfugiés syriens en Grèce avaient des smartphones, parce qu’en 2015, 87 % des réfugiés habitaient dans des zones couvertes par la 2G et 3G. On a réalisé que la pénétration de la téléphonie mobile était bien là parmi eux. Et quand on a un monde de la technologie, qui fait beaucoup d’argent et qui dit « nous changerons le monde », nous, on a dit : « D’accord, qu’est-ce que vous faites pour les réfugiés ? »

Comment fonctionne Techfugees ?

On crée un entonnoir. On démarre avec des hackathon pour éduquer la plus grande masse des gens qui font de la technologie, qu’ils soient réfugiés ou non-réfugiés. Des projets émergent et les meilleurs vont être incubés chez des partenaires – on ne fait pas d’incubateur spécifique aux réfugiés, car on ne stigmatise pas.

Après les incubateurs, certains projets ont besoin d’un peu plus d’aide, car il est difficile de trouver des gens qui veulent investir tout en se laissant dire « on ne fera pas autant d’argent que vous le voulez parce qu’on a des restrictions éthiques ». On va donc allez voir des partenaires, des entreprises technologiques qui vont nous apporter pro bono des compétences d’ingénieur pour les accélérer. On a travaillé avec Expedia qui a accéléré comme ça deux projets, en 48 heures, avec des ingénieurs du monde entier.

Enfin, on organise un sommet chaque année. On rassemble la communauté pour voir ce qui a marché et ce qui n’a pas marché. On récupère aussi toutes ces histoires qu’on va montrer au public en faisant venir des journalistes et des politiques.

Toute cette bonne volonté n’a-t-elle pas aussi besoin d’être cadrée pour être efficace ?

Oui. On a huit principes directeurs que l’on donne à chaque personne qui nous rejoint ou qui postule à un hackathon. On leur demande par exemple de faire attention aux données, à leur sécurité, à bien concevoir leur « business model », à intégrer les réfugiés dans leur projet, car ce sont eux les utilisateurs.

Comment justement faites-vous participer les réfugiés à ces initiatives ?

Au départ, on contactait des réfugiés qu’on connaissait dans nos milieux. Certains faisaient de la Tech, certains n’en faisaient pas. Ceux qui sont venus à Paris, par exemple, au premier hackathon, ont découvert le monde de la Tech, ils sont allés ensuite à une école de code et sont revenus un an plus tard au deuxième hackathon en disant « cette fois-ci on code et on va gagner ». Et maintenant, par le bouche-à-oreille, par le réseau, les réfugiés viennent d’eux-mêmes.

Lors de la compétition organisée lors de notre dernier sommet, en octobre, on a eu plus d’une centaine de candidatures, de 52 pays dans le monde. Une grande partie des gens qui ont postulé étaient des réfugiés eux-mêmes. Et certains ont postulé d’Etats limitrophes aux pays en guerre, de Turquie, du Liban, et même depuis le pays où ils sont déplacés internes : du Venezuela, du Soudan.

Quel projet est arrivé à maturité ?

On a par exemple NaTakallam. Un réseau de personnes, de connexions à l’intérieur des camps de réfugiés, qui sont très bons dans leur langue maternelle et en anglais et qui deviennent des professeurs de langue pour des gens à Miami, à Melbourne, à Sydney, à Paris. Pour un réfugié qui est dans un camp, c’est une connexion avec le monde – parce qu’en moyenne, un réfugié passe 17 ans dans les camps. Il est aussi vu avec dignité puisque c’est lui qui éduque la personne en dehors du camp. Et le troisième intérêt, c’est qu’il est payé.

Avez-vous du mal à convaincre de potentiels partenaires, des entreprises, que l’on peut vraiment aider les réfugiés avec la technologie ? Souvent celle-ci ne fait pas partie des clichés véhiculés sur ces populations.

Oui, on se bat contre une perception selon laquelle les réfugiés n’ont pas accès aux technologies, mais ça, c’est surtout pour l’opinion publique. Les gens de la Tech sont des gens qui marchent aux faits et voient ça comme une opportunité. Ils sont plus réceptifs.

On bloque un peu en revanche quand les gens viennent nous voir en pensant faire marcher leur fondation avec nous et donc de faire de la charité – nous on n’est pas dans cette démarche-là, on est dans une démarche d’innovation. On veut montrer comment on peut créer de la diversité dans les entreprises et quelles voient que les réfugiés sont des talents comme les autres et qu’ils ont leurs spécificités.

Beaucoup d’entreprises prennent des internationaux parlant deux ou trois langues car ils ont accès à des marchés. Là, c’est un peu pareil pour le réfugié qui parle arabe, qui parle plusieurs langues et qui va ouvrir des marchés.

Sauf qu’on a souvent un gros problème de misérabilisme qui bloque les conversations et qui fait que l’on n’arrive pas à progresser dans un échange plus professionnel.

N’y a-t-il pas le risque d’entériner une situation qui ne devrait pas être et exonérer le politique de sa responsabilité dans ce drame ?

On n’a jamais dit qu’on allait résoudre un problème politique. Et on le répète, c’est une crise d’hospitalité et non pas de réfugiés. Nous, on essaye de réduire la souffrance de ces gens qui n’ont pas accès à des choses de façon technique. Techniquement, ils pourraient avoir accès à l’éducation, c’est juste qu’il n’y a pas assez d’investissements et de solutions et que les gens ne voient pas l’intérêt à le faire. On essaye de ramener le côté business pour que ça se règle. Mais, effectivement, il y a un problème politique de l’accueil.

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