Au Grand Palais, les artistes lâchent leurs robots

L’artiste ORLAN avec son ORLANOÏDE (2017), strip-tease électronique et verbal, dans l’exposition « Artistes et Robots » au Grand Palais.

AP- Une trentaine d’artistes lâchent leurs robots au Grand Palais à Paris pour le plus grand plaisir du public, invité à interagir avec des œuvres immersives et des images hybrides et génératives. « Artistes et Robots » met l’accent sur une lecture pédagogique et constructive de l’histoire de l’art robotique, donc si vous cherchez des scénarios catastrophes ou effrayants, passez votre chemin… Entretien avec Laurence Bertrand Dorléac, historienne de l’art et une des deux commissaires de l’exposition qui ouvre ce jeudi 5 avril ses portes.

 Artistes et Robots, quelle est votre définition de « robot » ?

Laurence Bertrand Dorléac : Robot, cela veut dire beaucoup de choses dont évidemment la forme du robot qui est une forme relativement humaine. Mais pour nous, « robot », c’est vraiment le procédé qui consiste à animer une œuvre d’une manière particulière et technologiquement relativement avancée.

Le mot « robot » apparaît pour la première fois en 1920, sur une scène de théâtre à Prague. Est-ce que cela signifie que le « robot » est un concept artistique ?

Oui. Dès le début de l’humanité, depuis les psaumes, au Ve siècle av. J.-C., quand David dit à Dieu : comme tu m’as bien tissé ! [Psaume 139, ndlr], nous sommes déjà avec une créature artificielle. C’est nous qui échappons au créateur. En 1920, le mot « robot » est pour la première fois employé, à Prague, dans une scène de science-fiction, au théâtre, où les machines esclaves se révoltent. Karel Capek, un merveilleux écrivain tchèque, invente ce mot qui vient de « rob », qui veut dire en slave ancien « esclave ». On peut dire que la première entrée en scène d’un robot se passe au théâtre. C’est déjà une histoire d’art.

Il faut attendre 1956, avec Nicolas Schöffer, pour avoir le premier robot. Est-ce en même temps la date de naissance de l’art robotique ?

1956, c’est le premier robot autonome qui agit, bouge de façon autonome, réagit aux sons et va projeter de la couleur. C’est important, parce que c’est exactement l’époque où l’on commence à parler de l’intelligence artificielle (IA). Donc, oui, 1956 est un début dans cette longue histoire.

L’exposition commence avec une œuvre « générative » de 2017, de l’artiste suisse Demian Conrad, Responsive typography. Pour vous, l’art robotique ressemble-t-il à cet écran de Leds où la typographie se trouve en mutation permanente ?

L’une des particularités de cet art est qu’il est génératif de formes toujours différentes et aléatoires. Dès le titre de l’exposition, on a vraiment voulu annoncer aux visiteuses et aux visiteurs qu’ils allaient être dans une expérience qui change tout le temps. On est vraiment dans un désir d’images, mais qui est finalement sans cesse reconduit par des formes toujours différentes. Pour une part imaginée par l’artiste, mais pour une part seulement, puisque nous sommes dans un art génératif qui se conduit de manière aléatoire, donc l’artiste lui-même sait comment son œuvre commence, mais il ne sait pas comment elle finit.

L’art robotique, est-ce un art « disruptif » qui change fondamentalement et radicalement la relation entre l’artiste et l’œuvre, entre l’œuvre et le spectateur et entre l’artiste et le spectateur ?

Disons que depuis les grottes de Lascaux et les grottes préhistoriques, les questions et les rêves des artistes sont toujours les mêmes : créer des belles formes pour émouvoir, pour créer des affectes chez les regardeuses et les regardeurs. Mais les moyens employés aujourd’hui permettent vraiment une immersion, une générativité et une interactivité qui est tout à fait nouvelle. Quand Monet voulait interagir avec les regardeuses et les regardeurs à l’Orangerie des Tuileries, il installait ses toiles très bas dans des salles ovales. Aujourd’hui, on a des moyens techniques – l’œuvre de Miguel Chevalier, par exemple [Extra-Natural, 2018, un jardin virtuel génératif et interactif, ndlr], est un descendant direct de Monet. Il peut vraiment créer une œuvre véritablement interactive, immersive et régénérative avec son paysage artificiel.

Des visiteurs regardent « Extra-Natural » (2018), un jardin virtuel génératif et interactif de Miguel Chevalier (Mexique).Siegfried Forster / RFI

Nicolas Darrot interroge avec son œuvre Injonction I, de 2008, la relation d’un animal ou d’un être zoomorphe souris-homme qui donne des ordres et des encouragements à un être « inférieur » ou moins savant que lui. Est-ce l’artiste ou même l’homme en général va se retrouver bientôt dans la même situation : être un être moins savant face aux machines et robots ?

Avec cette œuvre dotée d’un charme fou, Nicolas Darrot a voulu poser la question du « deep learning » [« l’apprentissage profond », ndlr], mais un « deep learning » qui dysfonctionne. C’est-à-dire le maître, le souriceau, essaie d’apprendre à parler au robot qui est très récalcitrant. Cela pose la question de la bêtise artificielle et la question de l’enseignement. Actuellement, on parle beaucoup du « deep learning » qui peut être pratiqué de beaucoup de façons différentes. La voie de Nicolas Darrot est une voie bien à lui, il y a d’autres manières d’apprendre aux robots d’autre chose et à des robots qui sont peut-être moins absurdes que celui de Nicolas Darrot. Cette exposition n’est pas une exposition béni-oui-oui en faveur de la technique. On a voulu ménager des aspects caustiques, ironiques, sarcastiques et, à la fin, même cyberpunk, avec Orlan.

Si on suit le fil de l’exposition, l’évolution semble quand même assez logique. Aujourd’hui, les robots écrivent des articles, peignent des tableaux et réalisent des films comme le court métrage projeté dans l’exposition, Sunspring (2016), d’Oscar Sharp, entièrement écrit par une intelligence artificielle. Donc, il s’agit d’une tendance lourde qui s’impose de plus en plus…

Pour l’historienne que je suis, on ne peut jamais savoir ce qui va se passer. Quand on croit à avoir trouvé ce qui va se passer, en général, il se passe quelque chose de différent. Je ne fais pas de pronostic, mais, c’est vrai, on parle de plus en plus de « deep learning » et Sunspring est un bon exemple. Néanmoins, quand vous regardez Sunspring, vous apercevez que Sharp a pris des séries, des films de science-fiction qu’il aimait, il les a mélangés, etc., et il a appris à son robot à partir de ces films. Cela donne un film complètement dada. Comme si l’on était vraiment au tout début d’un langage.

Mais qu’est-ce que va devenir ce langage ? On ne sait pas très bien. C’est un peu comme le mouvement dada, à Zurich, en 1916, qui en avait marre de la langue usée par la propagande et qui avait décidé de bouleverser le langage. Mais qu’est-ce qu’on savait à l’époque de l’après-1916 ? On était en pleine guerre mondiale, il s’est passé tellement de choses depuis. On sait dont les humains sont capables, mais on ne sait pas dont les robots sont capables. Je crois que le match est à égalité. Les gens qui veulent nous faire croire qu’il va y avoir un grand remplacement n’ont aucune explication ni preuve scientifique de ça. Et les gens qui disent le contraire n’ont pas de preuve scientifique non plus [rires].

L’exposition Artistes et Robots est divisée en trois chapitres : La machine à créer ; L’œuvre programmée ; Le robot s’émancipe. Selon vous, comment sera intitulé le prochain chapitre qui n’est pas encore écrit ?

Cela serait certainement : Nous serons toujours sauvés par l’art et les artistes. Selon moi, le prochain chapitre intéressant, nous l’attendons de la part des artistes. Sur la longue durée, ce qui nous aide à vivre, c’est quand même l’art. C’est ça qui nous émeut toujours. Le reste, qui nous paraît tellement important aujourd’hui, on l’a oublié.

afriquepresse

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