Les Français fuient-ils la France ?

An Air France A380, the world’s largest civilian airliner, takes off on November 20, 2009 at Roissy Charles-de-Gaulle airport outside Paris, on its first flight accross the Atlantic despite production and delivery delays still plaguing its manufacturer Airbus. The flight leaves Paris with 538 passengers aboard, and is scheduled to arrive in New York just after 1300 local time. AFP PHOTO POOL ERIC PIERMONT (Photo by ERIC PIERMONT / POOL / AFP)

AP- Le géographe Laurent Chalard commente les données démographiques que l’Insee vient de publier pour 2015. Étonnamment, en France métropolitaine, le solde migratoire (la différence entre les entrées et les départs) serait négatif cette année-là. Si d’autres études parviennent à la même conclusion, cela signifierait qu’un nombre important de Français quittent le pays, en particulier les plus diplômés et les plus entreprenants.


Laurent Chalard est géographe à l’European Centre for International Affairs. Retrouvez-le sur son blog personnel.


Pour tout un chacun, les derniers jours de l’année correspondent à une période de fêtes et de repos mérité après un dur labeur, mais, pour le spécialiste de géographie de la population, comme pour les commerçants, ce n’est pas le cas. Depuis 2009, chaque fin décembre, l’Insee publie sur son site internet les données des populations légales de la France datées du 1er janvier de l’année suivante, mais, dans les faits, portant sur la population recensée trois ans auparavant, en l’espèce au 1er janvier 2016.

Traditionnellement, l’analyse détaillée de ces chiffres s’intéresse surtout aux variations démographiques à l’échelle infranationale, permettant de distinguer les territoires dont la population augmente de ceux où elle stagne, voire diminue, élément indispensable à appréhender pour la politique d’aménagement menée par l’État.

Cependant, concernant les données publiées le 27 décembre 2018, l’étude critique de la population totale de la France métropolitaine présente aussi un intérêt marqué: elle contribue à mettre en exergue des différences entre la population projetée selon le bilan démographique de l’Insee du début d’année et celle effectivement recensée.

L’année 2015 aurait connu le plus faible accroissement démographique total depuis des décennies.

Les données concernant l’évolution démographique hexagonale, que l’Insee vient de rendre publiques, pourraient rester dans les annales. En effet le chiffre de la population de la France métropolitaine au 1er janvier 2016, c’est-à-dire 64,468 millions d’habitants, apparaît sensiblement moindre que ce qui était prévu en début d’année, en l’occurrence 64,558 millions d’habitants, soit un écart de 90 000 personnes. L’année 2015 aurait donc connu le plus faible accroissement démographique total depuis des décennies, de seulement + 168 000 personnes. Pourquoi?

La population sur tout territoire donné évolue selon deux facteurs: le solde naturel (la différence entre les naissances et les décès), et le solde migratoire (la différence entre les entrées et les départs).

Or, il s’avère que les deux indicateurs sont fortement orientés à la baisse en 2015.

Le solde naturel de la France métropolitaine a chuté, passant de + 234 164 personnes en 2014 à + 178 651 personnes en 2015, conséquence logique de la réduction de la fécondité et d’une hausse de la mortalité cette année-là.

Concernant le solde migratoire, calculé par défaut en soustrayant le solde naturel du croît de population totale, il serait passé de + 38 699 personnes en 2014 à un déficit d’environ 10 000 personnes en 2015, alors qu’il était estimé à + 79 000 personnes en début d’année, soit un déficit migratoire inédit depuis des décennies, qui surprend l’observateur attentif.

Ce retournement de tendance reflète-t-il une réalité ou est-il une conséquence d’un biais statistique, ce qui a déjà eu lieu par le passé?

Ce retournement de tendance reflète-t-il une réalité ou est-il une conséquence d’un biais statistique, ce qui a déjà eu lieu par le passé? Trois facteurs peuvent éventuellement être à l’origine de cette évolution.

Le premier facteur relèverait d’un biais statistique témoignant de la mauvaise qualité de la collecte des données du recensement ces dernières années. La nouvelle méthode de recensement repose sur un sondage. Elle n’est pas toujours bien comprise par nos concitoyens (pourquoi suis-je recensé et pas mon voisin?) dans un contexte de méfiance accrue vis-à-vis de l’État. Il y aurait donc eu une forte augmentation du taux de non-réponse des personnes résidant sur le territoire français depuis 2014, conduisant mécaniquement à recenser moins d’habitants et à en extrapoler un déficit migratoire fictif. Si cette hypothèse est tout à fait crédible, une constatation de base laisse à penser que ce n’est pas le principal facteur explicatif. Selon les données de l’Insee, la population augmente le plus dans les grandes métropoles -dont au sein de la région île de France en Seine-Saint-Denis, département où il est le plus difficile de recenser,- et baisse dans les zones rurales, où la problématique se pose moins.

Un deuxième facteur correspondrait à un biais statistique résultant de la complexe méthode de recensement, unique au monde. Le calcul de la population légale repose sur une moyenne extrapolée des enquêtes de cinq années, c’est-à-dire de 2014 à 2018 pour les données de 2016. Or, le solde naturel s’étant effondré depuis 2015, l’Insee a pu trouver moins d’habitants que prévu dans ses enquêtes de recensement de 2017 et 2018, ce qui a pu avoir un impact sur les données de 2016, tenant déjà compte du ralentissement démographique des années suivantes. Dans ce cas-là, la décélération démographique de 2015 aurait été exagérée, à l’origine d’un déficit migratoire fictif. Cette interprétation apparaît envisageable, mais, étant donné l’opacité de l’Insee concernant ses calculs de population, il est impossible de la vérifier.

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Un troisième et dernier facteur explicatif reposerait sur le fait que le déficit migratoire de 2015 reflète une réalité consécutive d’une année catastrophique sur le plan sécuritaire, avec sa succession d’attentats, dans un contexte global de déprime nationale, qui aurait pu être à l’origine d’une accentuation des départs du territoire hexagonal et/ou d’un ralentissement des arrivées, données, rappelons-le, qui ne sont pas disponibles dans notre pays. Des mouvements marginaux en pourcentage de la population totale peuvent avoir un impact non négligeable sur la variation démographique d’une année, puisque le volume concerné est de quelques dizaines de milliers de personnes, une goutte d’eau par rapport aux plus de 64 millions d’habitants que compte la France métropolitaine. Les entrées d’étrangers, que l’on peut estimer à partir des permis de séjour délivrés en hausse en 2015, ne donnant pas à penser que l’excédent migratoire pour cette catégorie de population se soit sensiblement réduit, qui plus est en pleine crise des réfugiés syriens, il s’ensuit que cette évolution serait principalement la conséquence d’un déficit migratoire accentué pour les nationaux, de plus en plus nombreux à quitter le pays et/ou de moins en moins nombreux à y revenir.

Si c’est effectivement le cas, l’émergence d’un solde migratoire négatif dans l’hexagone ne peut être considérée comme une bonne nouvelle.

Si c’est effectivement le cas, l’émergence d’un solde migratoire négatif dans l’hexagone ne peut être considérée comme une bonne nouvelle puisqu’il témoignerait d’une perte d’attractivité considérable de notre pays pour ses propres concitoyens, d’autant que ces départs concernent, en règle générale, des populations plus diplômées que la moyenne et/ou plus argentées. Ce serait une rupture historique, la France étant une terre d’immigration depuis le XIXe siècle et non une terre d’émigration.

Il faudra néanmoins attendre les résultats détaillés des recensements des prochaines années pour déterminer si le phénomène relève bien d’une réalité et non des biais statistiques évoqués précédemment, et pour éventuellement savoir si le déficit migratoire s’avère conjoncturel, produit d’un «coup de blues» momentané, ou s’il s’inscrit dans une tendance à plus long terme, synonyme d’une perte de confiance des Français dans leur capacité à s’épanouir pleinement dans leur pays, augurant mal de son avenir.

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