Venezuela: Valencia, un poumon industriel qui tourne au ralenti

La plupart des usines et des entrepôts sont déserts depuis plusieurs années sur la zone industrielle de Valencia.

AP- Le bras de fer se poursuit au Venezuela, entre le pouvoir en place du président Nicolás Maduro et l’opposant Juan Guaidó, qui s’est proclamé président par intérim le 23 janvier dernier. Les pressions internationales s’accentuent contre les autorités chavistes, dans un pays où la crise économique et l’hyperinflation ont vu s’effondrer la production industrielle et ont appauvri la population, poussant des milliers de personnes à tenter leur chance dans les pays voisins. La ville de Valencia en est l’illustration. Elle était jadis le poumon industriel du pays, mais aujourd’hui, les usines ont déserté, offrant un paysage d’abandon.

En voiture, nous parcourons la zone industrielle au sud de Valencia : des usines fermées, des hangars abandonnés, et pas de circulation à cette heure de pointe. Hernán est photojournaliste. Il vit depuis 15 ans à Valencia, et a constaté l’ampleur du déclin industriel de ce qui était, il y a une quinzaine d’années, le poumon économique du Venezuela.

« Je voulais que tu voies ça, dit-il. Ici au croisement, il y avait l’usine Ford, mais là on dirait le désert du Sahara, il n’y a personne ! Ici, c’était rempli de voitures et maintenant il n’y a plus rien ! Là, c’était General Motors, le fleuron de l’Etat de Carabobo, la plus grande usine d’assemblage d’Amérique latine après le Mexique ; regarde dans quel état elle est, même le logo est tombé. On dit que les machines sont en train d’être démontées, pour vendre le métal. »

Les immenses parkings pour accueillir les camions qui chargeaient et déchargeaient les marchandises ou pour stocker les voitures assemblées dans les usines, sont déserts. « Tout ça, c’était la zone industrielle », poursuit Hernán. « Regarde, il n’y a pas d’activité ! Les usines qui restent ne travaillent que partiellement, par exemple de 9h du matin à 3h de l’après-midi, et puis tout le monde dehors ! C’est récent, deux ou trois ans ; avant ça fonctionnait bien. »

Valencia, de 6 000 usines et entreprises à 600 en 20 ans

La chute de l’activité a été brutale, nous explique le président de Fedecámaras, le patronat de l’Etat de Carabobo, Carlos Gonzalez : « Dans les années 1994, on avait près de 6 000 entreprises et industries. On représentait 30% du parc industriel et des entreprises du Venezuela dans une seule ville. Aujourd’hui, il en reste 2 600 dans tout le pays, et pas plus de 600 à Valencia. Il y avait six chaînes d’assemblage de véhicules, aujourd’hui il en reste une demie, pas même une entière ! »

Que s’est-il donc passé pour que les industries désertent ? Les années de pétrole cher, qui permettaient de tout importer, les récupérations d’usines par l’Etat, l’expropriation d’entrepreneurs considérés comme des capitalistes profiteurs, puis la chute des cours du brut, le contrôle des change et les entraves administratives, ont entraîné la chute de la production.

Usines à l’arrêt et transports publics défaillants

L’usine Kia a fermé. Une entreprise de papier a fermé faute de matière première. La sidérurgie est à l’arrêt. General Motors a été occupé par le syndicat chaviste puis, en déclin, a été mis en liquidation. Nous nous arrêtons devant un centre commercial où passent les bus pour acheminer les employés et ouvriers. Mais il n’y a pas grand-monde, nous fait remarquer Hernán.

« On est devant le centre commercial du Passage de l’industrie, nous explique le photographe. Ici, on avait le système de transports le plus important de la ville, et regarde, il n’y a pas de bus, aucun moyen de transport. Il n’y a personne, alors qu’avant c’était plein de monde. Regarde, les gens grimpent dans les camionnettes… » Des camionnettes privées se substituent aux transports publics, presque inexistants.

Les autobus Transdracula mis en place par Rafael Lacava, le gouverneur chaviste de l’Etat de Carabobo, février 2019.RFI/Véronique Gaymard

Le gouverneur cháviste Rafael Lacava, qui se surnomme « Dracula », a baptisé les lignes de transport « Transdracula » et a racheté des bus scolaires américains. Mais c’est insuffisant. Jason tente quand même sa chance à un arrêt de bus. Il a 56 ans et travaille comme ouvrier dans la maintenance depuis une dizaine d’années. Les temps ont changé, observe-t-il aussi.

« En fait, on est à l’arrêt, on n’a rien à faire à l’usine. Il n’y a pas de production et ça empire de jour en jour. On nous paye notre salaire, mais on n’a rien à faire. Ça a beaucoup changé. Et regardez comment on se déplace, à pied ! Il n’y a pas de transport, ou de camionnette, il n’y a rien. Enfin si, il y a des camionnettes, mais ça coûte cher. Et sinon, on doit venir à pied, je mets une heure pour venir. »

« Le salaire qu’on leur propose ne suffit pas »

Jason gagne 23 000 bolivars par mois – le salaire minimum est à 18 000 bolivars, 6 euros par mois au taux de change actuel -, à peine de quoi payer de la farine et des œufs. Il avait voté pour Hugo Chávez, mais pas pour son successeur Nicolás Maduro. Sa fille travaille dans une pharmacie, elle est sur le point de quitter le pays.

Nous rencontrons Mery, directrice de ressources humaines pour plusieurs entreprises. Elle aussi rentre souvent chez elle à pied. La zone industrielle est méconnaissable, par rapport à ce qu’elle a connu : « J’ai terminé l’université en 1997, et j’avais déjà un travail ici. Et maintenant, les entreprises sont abandonnées » soupire-t-elle. Et d’ajouter : « Je ne trouve pas de main-d’œuvre. »

« Le salaire qu’on leur propose ne leur suffit pas. Il faut en trouver proche de la zone, parce qu’il n’y a pas de transport. Beaucoup de travailleurs sont partis à l’étranger. Plusieurs ouvriers nous ont dit qu’ils partaient dans quelques mois. J’espère que l’activité va reprendre, parce qu’il y a beaucoup de gens qui veulent travailler, j’ai eu des bonnes candidatures mais le salaire ne leur suffit pas.

La zone industrielle continue de se vider

Samedi, Mery et Jason sont allés manifester à Valencia pour soutenir l’opposant Juan Guaidó et demander un changement à la tête du pays, ainsi que la perspective d’une reprise de l’activité industrielle. Car les étudiants bien formés partent à l’étranger, fait remarquer le vice-recteur de l’Université de Carabobo. Les professeurs mal payés ont un deuxième emploi, et la zone industrielle continue de se vider.

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