Marine un jour, Le Pen toujours

Marine Le Pen.

Marine Le Pen.

AP- Les Le Pen sont la seule famille à avoir envoyé deux des leurs au second tour d’une élection présidentielle française. A l’instar de son père Jean-Marie, c’est sur cette dernière marche que Marine a trébuché. Stoppée nette et de peu dans sa course au pouvoir, l’héritière a gravi les échelons à l’extrême droite, quitte à en sauter quelques-uns grâce à son nom. L’ascension de Marine Le Pen, de sa première élection perdue en 1993 jusqu’aux portes de l’Elysée, en passant par sa prise de pouvoir au Front national, témoigne d’une réelle intelligence politique et d’une implacable détermination.

« Je me suis constitué une armure très solide, affirme Marine Le Pen au site conservateur Famille Chrétienne en mars 2017. C’est la même armure qui me protège des attaques et de l’euphorie. » A l’écouter, l’histoire personnelle de Marine Le Pen est celle d’une écorchée de la vie. Enfant traumatisée par une tentative d’assassinat contre son père qui fait sauter l’appartement familial une nuit de novembre 1976, profondément blessée par le départ inexpliqué de sa mère quelques années plus tard, la présidente du Front national décrit volontiers une enfance douloureuse.

« Tous les grands malheurs de mon existence étaient, de près ou de loin, liés à la politique », observe Marine Le Pen lorsque sa mère Pierrette quitte Jean-Marie pour le journaliste qui écrivait sa biographie. Pourtant, l’héritière est vite revenue à la raison paternelle. Elle qui voulait embrasser une carrière d’avocate a finalement consacré sa vie au parti, marchant dans les pas du fondateur du Front National, le dépassant dans la foulée, avant de tenter de l’enterrer politiquement. Car chez les Le Pen, la politique a toujours primé sur les liens du sang.

Montretout, le cœur du réacteur Le Pen

Après l’explosion de leur appartement du XVe arrondissement, les Le Pen déménagent dans la maison de Montretout, à Saint-Cloud, à l’ouest de Paris. Jean-Marie Le Pen hérite de la propriété de son riche ami Philippe Lambert. Ce legs vaut au patriarche d’être poursuivi en justice par les proches de Philippe Lambert. Ces derniers n’entendent pas être dépossédés d’un hôtel particulier évalué par le fisc à plus de trois millions d’euros, selon Mathias Destal et Marine Turchi, journalistes et auteurs de « Marine est au courant de tout ».

Marine Le Pen grandit donc au milieu d’un parc fermé de plus de 5000 mètres carrés, sur les hauteurs huppées de la banlieue parisienne. Ses parents sont souvent absents et elle vit surtout avec ses sœurs. « Elle n’aime pas cette maison, raconte Olivier Beaumont, auteur de Dans l’enfer de Montretout. Avec ses sœurs elles ne s’y sont jamais senties heureuses. Leur arrivée dans cette maison est un déracinement, elles sont loin de leurs amies d’école. » Quand elles prennent possession des lieux, une des filles Le Pen fait même remarquer que la maison « sent la mort ». A raison, puisque c’est dans le manoir de Montretout que son précédent propriétaire Philippe Lambert s’est éteint.

Le journaliste Olivier Beaumont raconte l’«enfer de Montretout»


A Montretout, dans « le huis clos infernal…par leparisien

Aujourd’hui, Marine Le Pen ne met plus les pieds à Montretout : trop douloureux. C’est là qu’elle a assisté au départ de sa mère en 1984. C’est là aussi qu’elle a vu son père, qui occupe toujours un bureau de rez-de-chaussée, recevoir ses amis, des politiques et des journalistes, étalant sur la place publique une partie de leur vie privée. Une pratique à laquelle elle se refuse, puisqu’elle menace de poursuites tout photographe qui publierait un cliché de ses filles.

Le manoir abrite toujours le siège de la société Cotelec, bras financier du FN, ou encore bon nombre des archives du parti dans les caves. Cela n’empêche pas Marine Le Pen de claquer définitivement la porte de Montretout en 2014, quand les chiens de son père (Sergent et Major) tuent l’un de ses chats. Pour la présidente du Front national, très attachée à ses félins, cette goutte d’eau fait déborder le vase des rancœurs familiales.

Le Pen, père et filles

« Au soir du premier tour [de l’élection présidentielle 2017], Jean-Marie Le Pen a envoyé un texto à sa fille pour la féliciter. Elle n’a jamais répondu », confie le grand reporter au service politique du Parisien – Aujourd’hui en France Olivier Beaumont, chargé de suivre le FN depuis plusieurs années. Pourtant, la relation entre le père et la fille, qui a façonné le personnage de Marine Le Pen, n’a pas toujours été aussi mauvaise.

« Notre père a conservé une attitude stoïque et digne […] Nous lui exprimons publiquement notre admiration et notre amour », écrivaient les filles Le Pen à la fin des années 1980, alors que leurs parents se font la guerre par médias interposés. Leur mère, Pierrette Lalanne va jusqu’à poser en tenue de soubrette dans le magazine de charme Playboy, en réponse à Jean-Marie Le Pen qui affirme que si elle veut de l’argent, « elle n’a qu’à faire des ménages. »

Marine Le Pen n’a pas encore 18 ans. Elle n’est pas une penseuse ou une idéologue, la politique ne l’intéresse pas ou peu. Elle a adhéré au Front national par loyauté : « J’avais 5 ans quand cette famille politique est née, elle est aussi ma famille », déclare-t-elle sur le plateau de Thierry Ardisson en 2006.

Mais chez les Le Pen, certains préféreront choisir leurs amis à leur famille. A la fin des années 1990, la grande sœur de Marine, Marie-Caroline, conseillère régionale et héritière politique désignée du clan Le Pen, quitte le navire Front national avec son mari et suit les mégrétistes qui font sécession. Derrière le coup politique, c’est une trahison familiale pour Jean-Marie Le Pen. Le « Menhir », tel qu’il est parfois surnommé, reporte alors tous ses espoirs sur la plus jeune de ses filles : Marine Le Pen.

Marine Le Pen fait du Jean-Marie dans le texte


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Tout sourire face aux caméras, elle déclare en 2002 : « Désespérément j’essaye de trouver des sujets où je ne suis pas d’accord avec lui. Je n’y suis pas arrivée mais je vais bien réussir. » L’histoire lui donne raison, même si dans un premier temps, elle s’accommode des saillies antisémites ou négationnistes de son père. En 2005, alors en pleine entreprise pour donner au FN une image plus lisse et policée, elle vit très mal les déclarations du patriarche sur les chambres à gaz, « un détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale », selon lui. Marine Le Pen quitte précipitamment Montretout, menace de couper les ponts, et part s’isoler avec ses enfants pendant plusieurs jours dans la maison familiale en Bretagne. Elle revient avec une conviction : pour permettre au FN de croître, il faut empêcher Jean-Marie Le Pen de tenir des propos polémiques.

« Je ne reconnais pas de liens avec quelqu’un qui me trahit de manière aussi scandaleuse »

En 2006, Marine Le Pen dit ne pas vouloir se faire l’avocate de son père, mais explique que « c’est un homme qui relativise. Et aujourd’hui on est dans une société où celui qui relativise est celui qui banalise, on dit « relativiser c’est nier ». » Petit à petit, elle s’impose au sein des appareils du FN : directrice de campagne de son père pour la présidentielle de 2007, elle devient présidente du parti avec la bénédiction paternelle en 2011. Lors de sa prise de fonction, à la tribune du congrès de Tours, elle déclare à l’attention de Jean-Marie Le Pen : « Nous avons tous une dette à son égard. La mienne est double, puisque président et père, il a largement contribué à faire de moi, non seulement la militante, mais aussi la femme que je suis. Aujourd’hui je voudrais simplement lui dire merci. »

Les remerciements à celui qu’elle a qualifié un temps d’ « homme de [sa] vie » sont loin, quand elle décide de l’exclure du Front national. Suite à une énième interview sulfureuse du fondateur de son parti, dans le journal d’extrême droite Rivarol, Marine Le Pen prend les devants : « Pourquoi est-ce qu’il s’acharne à affaiblir le Front national ? » fait-elle mine de s’interroger sur le plateau du journal télévisé de TF1, le 9 avril 2015. « J’ai des désaccords anciens et profonds avec Jean-Marie Le Pen. Il n’agit plus comme un dirigeant politique responsable […] », explique-t-elle avant d’annoncer qu’elle convoque les plus hautes instances du parti pour statuer sur l’exclusion de son père.

Marine Le Pen condamne les propos de son père

La réponse de l’intéressé ne se fait pas attendre. Dès le lendemain, il déclare au micro de Europe 1 : « J’ai honte que la présidente du Front national porte mon nom et je souhaiterais d’ailleurs qu’elle le perde le plus rapidement possible […] Je ne reconnais pas de liens avec quelqu’un qui me trahit d’une manière aussi scandaleuse. » Malgré les procédures, Jean-Marie Le Pen n’a pas perdu son statut de président d’honneur du Front National. Marine Le Pen quant à elle n’a pas changé de nom. Mais l’un et l’autre ne se parlent plus depuis maintenant deux ans.

Un nom, un héritage, un fardeau

« Marine, c’est Jean-Marie avec des cheveux longs », aime à répéter Pierrette Lalanne. En partage : un fort caractère, un verbe haut. Mais comme le remarque le journaliste Olivier Beaumont, « ceux qui se ressemblent ne s’assemblent pas forcément. » En témoigne le fait que Marine Le Pen « a préféré rompre avec son propre géniteur, le fondateur du FN, plutôt que de compromettre ses chances de succès. » Jusqu’à un certain point, Jean-Marie Le Pen a été utile à la dédiabolisation du Front national : il effraie autant que Marine Le Pen rassure certains militants. Mais à mesure que se multiplient les dérapages du Menhir, la stratégie s’essouffle. D’où l’importance pour la fille de prendre ses distances avec le père.

Pendant ses études pour devenir avocate, Marine Le Pen fréquente les milieux d’extrême droite, qu’ils gravitent à Assas, comme le Groupe union défense (GUD), ou dans les autres facultés parisiennes, comme le très droitier Cercle national des étudiants de Paris, dont elle finit par devenir présidente d’honneur. Elle tente de trouver son chemin, un temps loin du FN. Mais son nom la rattrape : entre deux comparutions immédiates, elle est appelée à la rescousse pour défendre des militants frontistes. N’arrivant pas à vivre de son métier, elle obtient de son père qu’il crée, en 1998, un service juridique au Front national. Marine Le Pen en devient directrice jusqu’en 2003.

Elle est encore à ce poste quand elle est envoyée, en remplacement et à la dernière minute, sur les plateaux de télévision pour défendre le score de son père au soir du second tour de l’élection présidentielle de 2002. Elle a trente-trois ans, les cheveux longs, n’a jamais fait un direct à la télévision. « Elle a explosé ce soir-là, parce qu’elle est arrivée sans rien préparer. Le temps de ne réfléchir à rien, le temps de juste y aller, avec ses tripes, se souvient Marie-Christine Arnautu, responsable du Front national, pour un documentaire de France 2 consacrée à Marine Le Pen. C’est pour ça qu’elle a crevé l’écran ce soir-là, comme la lionne qu’elle est […] qui allait défendre le Front national, qui allait défendre son père […] »

C’est dans l’entre-deux-tours de la présidentielle de 2002 que l’actuelle présidente du FN constate toute la haine et la peur qu’inspire le chef du clan Le Pen. Les manifestations contre son père après le premier tour lui rappellent à quel point ce nom, qu’elle dit avoir parfois porté avec souffrance dans sa jeunesse, inspire toujours la crainte. Elle ne l’utilise d’ailleurs plus sur ses affiches de campagne en 2017 : c’est l’aboutissement d’une campagne de dédiabolisation, qui ne s’est pas faite sans heurts au Front national.

Marine Le Pen pour son premier direct télévisé, le 5 mai 2002


Marine Le Pen sur France 3 en 2002

« Les Français la verront telle qu’elle est vraiment »

Elle n’a pas 40 ans quand elle publie son autobiographie, A contre flots, en 2006. Les observateurs comprennent alors qu’elle vise la première place, au sein du Front, mais pas seulement. En 2007, la campagne présidentielle qu’elle mène pour son père déçoit beaucoup de frontistes : Jean-Marie Le Pen voit son électorat siphonné par Nicolas Sarkozy, et dépasse péniblement les 10%. Pourtant, cette même année, elle est catapultée par le patriarche de la trente-quatrième à la deuxième place du comité central du FN.

Au-dessus d’elle à ce moment-là, une seule personne à part Jean-Marie Le Pen : Bruno Gollnisch. Elle finit par balayer le dauphin du fondateur du FN lorsqu’elle est élue présidente du parti, en 2011, avec près de 70% des voix. Avant cela, l’héritière avait pris la place aux élections européennes de 2009 de Carl Lang, autre membre historique du parti qui finit par le quitter.

« Aujourd’hui, tous les vieux grognards du FN ont été mis ou pas ou sont partis, analyse l’auteur de Dans l’enfer de Montretout Olivier Beaumont. Le FN c’est le FN de Marine Le Pen, c’est elle qui tient la boutique. » Les purges menées par la présidente du Front contre les éléments perturbateurs sont, pour beaucoup, de la poudre aux yeux. « Ce nouveau visage, cette dédiabolisation accentuée, cette rupture très bruyante avec le père, évidemment ça fonctionne, commente Valérie Igounet au micro du journaliste de RFI Pierre Firtion. Aujourd’hui quand on rencontre les électeurs FN, la plupart sont convaincus qu’ils votent pour un nouveau parti. »

En 2012, Marine Le Pen avait déjà ôté de ses affiches toute référence au Front National. Pour la campagne de 2017, elle en a même retiré son nom.Affiche de campagne de Marine Le Pen pour la présidentielle 2017

« Ce qui est absolument défendu au Front national de Marine Le Pen, c’est de se faire prendre, Donc il ne faut pas qu’il y ait une photo, un son, une image, qui montre qu’il y aurait à l’intérieur du FN des personnes véhiculant une idéologie officiellement rejetée. », résume Lorrain de Saint-Affrique, un temps proche du FN et maintenant rallié à Jean-Marie Le Pen, dans un documentaire de Caroline Fourest.

Pourtant, dans le premier cercle de Marine Le Pen, on retrouve des personnalités venues du GUD (Groupe union défense) et historiquement proches des mouvements les plus extrémistes d’Europe : Axel Loustaud, trésorier du micro-parti Jeanne, ou encore Frédéric Chatillon, dirigeant de l’agence de communication Riwal. Ces noms sont de ceux qui reviennent régulièrement dans les enquêtes judiciaires autour du financement du Front national. Le journaliste Olivier Beaumont rapporte qu’au FN, les plus critiques font remarquer que « les amitiés d’hier sont les mises en examen d’aujourd’hui ». Le grand reporter du Parisien-Aujourd’hui en France ajoute : « Marine Le Pen est quelqu’un qui fonctionne beaucoup à la confiance, à l’amitié. Elle a gardé ses vieux réseaux de la fac, et a beaucoup de mal à se passer d’eux. »

Qu’importent les accusations, Marine Le Pen trace sa route. Aujourd’hui, elle ne passe pas par les portes de l’Elysée. Celle que l’on surnommait dans sa jeunesse la « night-clubbeuse », n’en est pas à son premier échec électoral. Elle connaît la défaite dès sa première candidature, aux législatives de 1993, où elle sert de prête-nom au FN dans le XVIIe arrondissement de la capitale, dans une circonscription perdue d’avance. Depuis, elle monte, plus sûrement que doucement.

Au vu de son score à la présidentielle de 2017, tout porte à croire qu’elle sera de nouveau candidate à la magistrature suprême. Car comme se plaît à le rappeler Lorrain de Saint-Affrique, peu amène envers la présidente du Front national dont il a été exclu dans les années 1990 : « Tout ce qui peut lui barrer la route peut susciter chez elle des réflexes d’une très grande brutalité […] A un moment ou à un autre, les Français la verront telle qu’elle est vraiment, c’est-à-dire une personnalité avec une vraie violence. »

A lire pour aller plus loin :
Dans l’enfer de Montretout, d’Olivier Beaumont (éditions Flammarion)
« Marine est au courant de tout », de Mathias Destal et Marine Turchi (éditions Flammarion)
A contre flots, de Marine Le Pen (éditions Grancher)

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