Moussa Diaw, politologue : Avec Macron, «L’Afrique ne doit pas s’attendre à des miracles»

 Moussa Diaw, politologue

Moussa Diaw, politologue

AP- L’enseignant-chercheur en science politique à l’Ufr des sciences juridiques et politiques de l’université Gaston Berger de Saint-Louis (Ugb), Moussa Diaw, analyse pour Seneweb des questions d’actualité. De ce que l’Afrique pourrait attendre de l’élection d’Emmanuel Macron en France, en passant par les désertions enregistrées dans les rangs de la coalition Benno Bokk Yakaar (Bby) avec les départs d’Elène Tine, de Jean-Paul Dias et de Mansour Sy Djamil, le politologue décrypte les chances de la coalition Manko qui pourrait profiter d’une nouvelle recomposition politique en vue des législatives de juillet 2017. Moussa Diaw ne passe pas sous silence le cas d’Abdoulaye Baldé qui dessine les contours d’une troisième voie, entre Benno et Manko. Entretien.

Hélène Tine a quitté Benno pour rejoindre la coalition Manko. Jean-Paul Dias a également déserté la majorité pour renforcer la même coalition. En termes de recomposition, à quoi peut-on s’attendre dans les prochains jours ?

L’espace politique est marqué par des départs remarqués dans le camp de la majorité, celle dernière est confrontée, non seulement à une rupture avec des membres de sa coalition pour diverses raisons qui sont essentiellement liées aux différents enjeux des élections législatives, mais aussi des divergences internes à la coalition «Bennoo Bokk Yaakaar», notamment à l’Apr. Ce parti traverse des difficultés structurelles qui ont engendré de sérieux problèmes dans la perspective de l’élaboration des listes pour investir des candidats aux élections législatives de juillet. Il en résulte des empoignades déplorables entre les acteurs politiques cherchant à préserver  leurs privilèges ou préparer des ambitions à la hauteur des élections futures. Il est vrai que  toutes ces rivalités de positionnement reflètent malheureusement des préoccupations nourries par des attitudes découlant de la «politique du ventre» qui semble guider la plupart des comportements politiques où la violence verbale et même physique se distingue pour asseoir le dépérissement du politique.

Cela dit, d’autres  défections sont attendues même si elles n’impliquent pas des partis politiques de grande envergure en termes de poids électoral consistant, mais elles ne présagent pas une velléité de consolidation d’une majorité effritée à l’épreuve d’enjeux déterminants. Ainsi, la voie est ouverte à une recomposition des forces politiques qui donnera forcément naissance à une nouvelle configuration annonciatrice de l’émergence de deux  pôles politiques.

Quelle portée peut avoir l’entente scellée entre membres de la nouvelle opposition réunie contre Macky Sall ?

Deux interprétations s’imposent à l’observation de ce phénomène politique : d’une part, on peut considérer que des frustrations mal vécues soient à l’origine de ces départs volontaires de partenaires vivant mal le peu de considération dans une alliance où ils ne se sentent pas impliqués dans les orientations ou projets politiques ni consultés sur des questions essentielles de la vie politique ; d’autre part, même s’ils ne peuvent s’exonérer du bilan de la majorité qu’ils ont accompagnée, cette ruée vers l’opposition donne sens à une anticipation sur une éventuelle cohabitation tant redoutée par la majorité qui compte mener campagne autour de son bilan économique et politique. Toutefois, la stratégie de la peur de cette possibilité se perçoit dans les déclarations récentes et récurrentes de certaines personnalités politiques de la majorité présidentielle.

Pendant ce temps, la nouvelle coalition de l’opposition dénommée «Manko Taxawu Sénégal» enregistre des adhésions qui confortent sa volonté de mener le combat politique articulé sur des objectifs communs afin de taire les divergences pour donner une image positive à l’opinion publique qui attend les échéances électorales afin d’indiquer ses préférences politiques. En tout cas, rien n’est gagné d’avance, les stratégies sont affinées d’un côté comme de l’autre aux fins de promettre une compétition électorale de rupture permettant aux citoyens sénégalais de faire un choix judicieux.

Abdoulaye Baldé envisage une troisième voie, qui n’est ni Manko ni Benno : Est-ce possible ?

C’est une innovation dans la vie politique sénégalaise à l’image de son parti politique qui s’inscrit idéologiquement au Centre même si l’on sait, en réalité, que les idéologies ne signifient plus grand chose dans l’esprit des hommes politiques apparaissant peu marqués par ces considérations. Pourtant, les principes et les croyances à des valeurs s’avèrent indispensables dans l’engagement politique parce qu’ils guident, à certains égards, les fondements et les actions politiques. Cependant, cette posture  du maire de Ziguinchor s’explique par l’échec des négociations avec la majorité présidentielle si on se réfère à certaines déclarations qui auguraient un éventuel rapprochement entre les deux entités. Aujourd’hui, les déboires judiciaires de Baldé font éloigner cette possibilité d’ancrage dans la majorité. La coalition de l’opposition n’est pas encore parvenue à le convaincre à rejoindre ses rangs. La question est de savoir s’il gardera toujours cette position de centriste au moment où le clivage politique s’approfondit entre Benno et Manko.

Il convient de souligner aussi que de nouvelles figures de la politique comme Sonko et Abdoul Mbaye adoptent cette position entre les deux pôles qui marquent, pour l’instant, la configuration du politique au Sénégal.

Que peut ou doit attendre l’Afrique de l’élection d’Emmanuel Macron ?

A mon avis, l’élection d’Emmanuel Macron ne provoquera pas de grands changements dans les rapports entre la France et l’Afrique. La continuité s’imposera d’elle-même car la France, dans le souci de préserver ses intérêts en l’Afrique, poursuivra les liens particuliers et historiques avec le continent noir. On peut penser que la politique étrangère qui est un domaine réservé du président de la République puisse être marquée par cette nouvelle personnalité qui en définit les grandes lignes mais il est peu probable qu’elle subisse des transformations profondes aboutissant à une véritable rupture même annoncée. Certes des ajustements sont possibles pour clarifier les rapports de partenariat avec l’Afrique dans un cadre plus équilibré dans le respect et l’encouragement de la consolidation de l’Etat de droit et de la démocratie en Afrique. Il ne faut pas  donc s’attendre à des miracles dans ce changement politique en France. C’est plutôt aux Etats africains de penser leur avenir en se fondant sur la défense de leurs propres intérêts afin de garantir leur indépendance économique et politique.

En termes de renouvellement de la classe politique, l’élection du plus jeune président de la Ve République peut-elle inspirer l’Afrique plus particulièrement le Sénégal ?

Il n’est pas exclu que les modalités de ce changement politique en France puissent servir de référence à l’élite politique africaine en particulier au Sénégal pour la simple raison que le renouvellement ou la circularité de cette élite politique est problématique. Il suffit de regarder le personnel politique en Afrique pour se rendre compte qu’il y a vieillissement de cette catégorie qui se partage le pouvoir en Afrique sans une réelle mise à jour par un phénomène de renouvellement de cette élite qui a plutôt tendance à se fossiliser au pouvoir en jouant sur des astuces politiques. On se rappelle des tripatouillages des constitutions, de la personnalisation des pouvoirs et de l’accaparement des richesses nationales par un clan. Dans certains cas, les frustrations et la marginalisation de certains groupes provoquent des guerres civiles. Alors, cette mutation en France peut bien inspirer les Sénégalais puisque la croyance aux discours des hommes politiques s’affaiblit dans la mesure où les promesses de campagnes peinent à se réaliser d’où la désaffection par rapport au politique. Les partis politiques ne remplissent pas convenablement leurs fonctions d’autant qu’ils se multiplient sans aucune consistance. Tous ces facteurs attisent l’aspiration du changement dans les pratiques et clivages politiques.

Recuellis par Momar Mbaye

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