Pacifique: le passé nucléaire américain empoisonne les îles Marshall

Tir d’une bombe nucléaire sur l’île de Bikini en 1946.

AP- L’archipel des Marshall, qui a abrité durant 12 ans les essais nucléaires américains dans le Pacifique, est préoccupé par des fuites de matériaux radioactifs. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, en tournée dans le Pacifique Sud sur la question du réchauffement climatique, s’est dit inquiet de ses fuites provenant d’un site d’enfouissement de déchets radioactifs, hérité de la guerre froide. La présidente des îles Marshall doit rencontrer mardi le président des Etats-Unis. Retour sur une histoire nucléaire qui n’a pas fini d’empoisonner les îles et leurs habitants.

Les atolls des îles Marshall ont subi pendant 12 ans un martèlement d’explosions nucléaires d’une violence phénoménale. Situé à mi-chemin entre l’Australie et l’État américain d’Hawaï, l’archipel qui comprend 1 200 îles et îlots, a été entre 1946 et 1958, le principal lieu d’expérimentation des bombes nucléaires américaines dans le Pacifique.

Sur 100 expériences de tirs de bombes A et H, 67 ont eu lieu sur les atolls de Bikini et d’Enewetak des Marshall. L’énergie développée par les 25 essais nucléaires atmosphériques réalisés sur l’atoll de Bikini représente l’équivalent de plus de 5 000 bombes d’Hiroshima et les 42 essais sur l’atoll d’Enewetak plus de 2 000 bombes d’Hiroshima.

Parmi ces tirs nucléaires atmosphériques en 1954, sur l’atoll de Bikini, on fera exploser par exemple, la plus grosse bombe jamais détonnée par les États-Unis. Une bombe à hydrogène nommée « Bravo », d’une puissance de 15 mégatonnes soit 1000 fois supérieure à celle larguée sur Hiroshima.

La « tombe », le site d’enfouissement, menacé par la montée du niveau de la mer

L’ensemble de ces tirs ont été dévastateurs pour l’environnement et pour les habitants de ces îles. À la fin de ces campagnes de tirs, l’ensemble des éléments les plus contaminés par la radioactivité ont été rassemblés et jetés dans le cratère créé par l’explosion de la bombe nucléaire « Cactus » en mai 1958, sur l’île de Runit dans l’atoll d’Enewetak. L’intérieur de ce cratère n’a fait l’objet d’aucun isolement particulier faute, semble-t-il, de moyens financiers.

Ce lieu de stockage, initialement temporaire, situé sur le bord de mer, a été recouvert en 1979 par un dôme sphérique de béton de 8 mètres de haut et de 45 centimètres d’épaisseur. Mais ce sarcophage, surnommé la « tombe » par les Marshallais, qui abrite tous les déchets les plus radioactifs, dont 73 000 mètres cubes de sol contaminé, ne fait pas son office. Son contenu est régulièrement lessivé par les infiltrations maritimes et son couvercle en béton présente des fissures qui inquiètent.

La semaine dernière à l’occasion d’un déplacement dans le Pacifique, le secrétaire général de l’ONU a commenté la situation par ces mots : « J’étais avec la présidente des îles Marshall (Hilda Heine) qui est très inquiète du risque de fuite de matières radioactives qui sont contenues dans un espèce de cercueil dans la zone… Il y a beaucoup à faire à la suite des explosions qui ont eu lieu en Polynésie française et dans les îles Marshall ».

De plus, l’île de Runit où se trouve le cratère, qui est dans une zone vulnérable aux tsunamis et aux tremblements de terre, subit de plein fouet, comme l’ensemble de l’archipel, les effets du réchauffement climatique. Un phénomène qui se traduit par un risque de submersion avec la montée du niveau de la mer, l’archipel des Marshall étant constitué d’îles basses ou d’atolls dont le plus haut sommet culmine à 10 mètres d’altitude.

Hilda Heine présidente de la République des îles MarshallMIKE LEYRAL / AFP

Des îles sinistrées, des populations déplacées

En 1946, les 161 habitants de Bikini ont été déplacés sur un petit atoll inhabité, « Rongerik ». En 1948, ils furent de nouveau déplacés sur la base américaine de Kwajalein et huit mois plus tard sur l’atoll de Kili. Aujourd’hui, les Bikiniens ont toujours l’espoir de retourner un jour sur leur atoll, mais les sols sont tellement chargés de résidus radioactifs que tout retour est, pour les experts, impossible.

Sur Enewetak, en 1946 tous les habitants ont été évacués contre leur gré sur l’îlot de Meck et sur l’atoll de Kwajalein et en 1947 sur l’atoll inhabité d’Unjelang. L’atoll qui a subi 43 tirs atmosphériques a été aussi très gravement contaminé par le plutonium. Une étude de 1973 déclare que certaines parties de son territoire resteront inhabitable pour 240 000 ans. En 1977, les Américains se lancent dans une importante opération de décontamination, 800 personnes reviennent vivre sous surveillance médicale dans une partie de l’atoll, après 33 ans d’exil.

En 1957, 250 habitants de l’atoll de Rongelap sont autorisés à retourner chez eux, mais en 1985, ils sont à nouveau évacués à leur demande, certaines zones restant très contaminées notamment au césium-137 et au plutonium. Il faudra attendre 1999 pour que 400 d’entre eux reviennent s’installer sur leur terre, mais ils ne peuvent se nourrir que d’aliments importés.

En 1986, les îles Marshall ont conclu avec les États-Unis un accord de « libre association » qui inclut un système de compensation pour les dommages causés aux populations et à leurs biens par les essais nucléaires américains. Selon une étude déclassifiée de 1955 de la Commission de l’énergie atomique, 20 des 22 atolls habités ont été contaminés.

déchets nucléairesgettyimages

Des conséquences sanitaires dramatiques

Le site « Moruroa Mémorial des essais nucléaires français » relate la découverte par l’administration Clinton en 1993 d’un rapport secret daté de novembre 1953 (4 mois avant le tir de « Bravo ») qu’elle déclassifie. Le rapport désigné sous le nom de code « Project 41.1 » avait pour objet l’étude des effets des radiations sur les êtres. Le « Project 41.1 » prévoyait l’évacuation des populations des atolls de Rongelap, Rongerik et Utirik seulement après le tir Bravo et c’est ce qui fut réalisé le 3 mars 1954. « Les Américains évacuèrent les 236 insulaires atteints de nausées, de pertes de sang et de cheveux vers l’atoll de Kwajalein où ils furent «étudiés» par les médecins militaires. Les études ont montré que 64 d’entre eux avaient déjà absorbé, en 3 jours, une dose de radioactivité évaluée à 1900mGy ». La version « officielle » racontait que les autorités des essais américains avaient « oublié » d’évacuer les habitants.

Un rapport publié dans le journal de l’American Cancer Society montre que le taux d’incidence du cancer est plus élevé aux Marshall qu’aux États-Unis. Ce rapport, qui se réfère aux décès enregistrés par le Tribunal des réclamations nucléaires sur la période 1984-1994, révèle que le taux de cancer du poumon est 3,8 fois plus élevé chez les hommes, les cancers du cerveau 5,8 fois plus fréquents et les cancers du foie sont 15,3 fois plus fréquents chez les hommes et 40 fois plus chez les femmes.

Antonio Guterres, à propos de ce lourd héritage a indiqué que les insulaires de la région avaient besoin d’aide pour faire face aux conséquences des essais nucléaires et que « ces conséquences ont été dramatiques, pour ce qui est de la santé, de l’empoisonnement de l’eau dans certains endroits ». Le bilan sanitaire est déjà catastrophique et les fuites du sarcophage pourraient encore aggraver la situation. Depuis 2001, les 800 habitants de l’atoll d’Enewetak, où se trouve le sanctuaire radioactif, font l’objet d’un suivi radiologique par un laboratoire qui travaille sous le contrôle d’un laboratoire américain, le Lawrence Livermore Laboratory, qui a participé aux essais nucléaires. Un laboratoire installé sur place dans le cadre d’accords de compensation conclus entre les États-Unis et la République des îles Marshall.

Hiroshima le 6 aout 1945 après l’explosion de la bombe nucléaire américaineAFP

Un archipel très dépendant des États-Unis

Occupé par les Américains pendant la Seconde Guerre Mondiale, l’archipel des Marshall a été dès 1947 un territoire sous tutelle des îles du Pacifique confié aux États-Unis où ils feront la plus grande partie de leurs expérimentations nucléaires. Suite à un référendum en 1979, la République des Marshall se dote d’une Constitution et devient autonome dans le cadre d’un accord de libre association avec les États-Unis qui demeurent responsable de la défense, de la politique extérieure et s’engage en contrepartie à soutenir financièrement la République qui deviendra progressivement totalement indépendante en 1991.

Mais à ce jour, un nouveau traité de libre association avec les États-Unis (Compact of Free Association) signé en mai 2003 et valable pour vingt ans prévoit une importante aide économique (subventions qui couvrent 60 % du budget) en échange de la location des terres de l’atoll de Kwajalein pour des essais antimissiles. Ce traité provoque de nombreuses critiques au sein de la population de l’atoll et de la part de l’opposition.

Mardi 21 mai 2019, la présidente de la République des îles Marshall sera reçue à la Maison Blanche par Donald Trump avec les présidents de Palau et de Micronésie. Une rencontre importante pour les Marshall où il sera certainement question de réchauffement climatique et de pollution nucléaire, deux sujets difficiles à entendre pour l’actuelle administration américaine.

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