Kenya: dans les camps de Dadaab, le provisoire qui dure

Raouf Mazou est le représentant du HCR au Kenya.

Raouf Mazou est le représentant du HCR au Kenya.

AP- A l’occasion de la Journée internationale des réfugiés, RFI s’est intéressée au sort des réfugiés dans le camp Dadaab, qui fut pendant longtemps le plus grand camp de réfugiés du monde. Qui sont ces réfugiés ? Combien sont-ils ? Pourquoi le Kenya veut-il fermer ce camp ?

Dadaab est en réalité un ensemble de camps ceinturant la ville du même nom. C’est en 1991 que le premier camp s’est ouvert pour accueillir ses premiers réfugiés somaliens, suite à la désagrégation de la Somalie qui a depuis plongé dans une guerre fratricide. Situés dans le nord-est du Kenya, à une soixantaine de kilomètres de la frontière somalienne, les camps Dadaab ont compté aux heures sombres de la guerre civile somalienne jusqu’à un demi-million d’habitants dont certains y vivent depuis deux générations. En 2011, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) estimait à 10 000 le nombre de réfugiés de « troisième génération », nés à Dadaab de parents eux-mêmes nés sur place.

Les camps qui sont aujourd’hui au nombre de 4 (camps IFO 1, IFO 2, Daghaley et Hagadera), sont gérés par le gouvernement kényan sous l’égide de l’UNHCR. Une vingtaine d’organisations non-gouvernementales s’occupent de la distribution des vivres aux réfugiés, de leurs soins de santé, de l’éducation des enfants. Mais cette situation d’accueil provisoire qui se perpétue n’est pas du goût des autorités kényanes qui veulent fermer Dadaab et organiser le retour des réfugiés dans leur pays. Cette perspective n’enchante pas les réfugiés somaliens qui représentent 80% des 245 000 réfugiés qui vivent aujourd’hui dans les camps kényans. Ils craignent de devoir retourner dans un pays où les violences n’ont toujours pas cessé et le risque d’insécurité pour les personnes et leurs biens demeure encore très grand malgré la pacification en cours en Somalie avec l’élection récente des parlementaires et d’un président. Entretien avec Raouf Mazou, représentant de l’UNHCR pour le Kenya.

Dadaab représente un « problème existentiel » pour le Kenya selon la classe politique de ce pays. Celle-ci estime que ces camps servent de sanctuaire aux miliciens islamistes qui ont ensanglanté le pays au cours des dernières années. C’est une accusation grave. Est-elle justifiée ?

Raouf Mazou : Comme le camp est situé à proximité de la frontière somalienne, il est facile d’imaginer que les terroristes viennent s’y cacher ou influencer les occupants de ces camps. A ma connaissance, personne n’a apporté jusqu’ici des preuves démontrant que les terroristes qui ont planifié les attaques perpétrées au Kenya au cours des dernières années aient transité par Dadaab. La réalité est que les réfugiés qui vivent dans ces camps ont dû fuir la terreur que les militants fondamentalistes faisaient régner dans leur pays. Ces réfugiés ne sont pas ceux qui perpètrent le terrorisme, ils en sont les victimes.

La décision kényane de fermer Dadaab a fait l’objet d’une condamnation par la Haute cour de ce pays qui la qualifiait d’anticonstitutionnelle. Accusé de violer ses obligations internationales, le gouvernement a déclaré vouloir faire appel de la condamnation. Où en est la procédure judiciaire ?

En fin de compte, Nairobi n’a pas fait appel de sa condamnation par la justice, mais a obtenu que la communauté internationale se ressaisisse du dossier somalien. Les Kényans ont aussi attiré l’attention sur la situation des réfugiés qui avaient été provisoirement placés sous la protection du HCR. Comme cela fait vingt-cinq ans que ce provisoire dure, les autorités kényanes estiment être en droit de demander à la communauté internationale de trouver des solutions à la situation des réfugiés.

Vous qui représentez la communauté internationale au Kenya, que leur avez-vous répondu ?

Depuis que le gouvernement kényan a pris la décision de fermer Dadaab, il y a eu énormément de discussions entre le HCR, les pays donateurs et les Nations unies. Le 25 mars, l’IGAD (Autorité intergouvernementale sur le développement réunissant huit pays est-africains) a aussi planché sur cette questions. Pendant cette réunion, la décision a été prise d’une part d’accélérer le rapatriement des réfugiés somaliens dans leur pays lorsque les régions dont ils sont issus ont été pacifiées. Je rappelle que ce rapatriement a commencé dès la fin 2014. A la réunion de l’IGAD, il a été décidé d’autre part de mieux intégrer ceux qui ne peuvent pas retourner en Somalie dans le réseau économique de leur pays d’accueil en les autorisant à exercer un métier.


Rapatriement par avion des réfugiés de Dadaab vers la Somalie. Retour forcé ou volontaire ?

Ne craignez-vous pas qu’en autorisant les réfugiés à travailler, vous les encouragez à ne plus vouloir repartir dans leur pays ?

La situation des réfugiés qui restent dans des camps sur 2 ou 3 générations en bénéficiant d’assistance humanitaire n’est pas satisfaisante pour quiconque. Les camps sont censés accueillir des populations pour deux, trois ou au maximum cinq ans, et certainement pas pour vingt-cinq ans. Quand la durée de séjour dépasse le délai normal, il faut que les réfugiés puissent travailler comme les autres nationaux, payer des impôts là où ils vivent. Les autorités des pays qui accueillent des réfugiés, pas seulement les Kényans, craignent qu’une fois intégrés ceux-ci n’auront plus envie de rentrer chez eux. Au HCR, nous estimons au contraire que le souhait le plus profond de toute personne qui se retrouve dans une situation d’exil forcé est de rentrer dans son pays, indépendamment de son intégration économique et sociale dans le pays d’accueil. Il nous semble par ailleurs que les réfugiés qui ont pu acquérir de nouvelles compétences et qualifications seront mieux préparés pour participer lors du retour à la reconstruction de son pays plutôt qu’une personne dépendante de l’assistance humanitaire.

Selon les réfugiés, les autorités kényanes les forcent à partir. Certains des rapatriés sont d’ailleurs revenus …

Certes, on a constaté depuis 2015 quelques retours, mais ces retours sont davantage motivés par des phénomènes de sécheresse qui sévissent dans certaines parties de la Somalie que pour des raisons d’insécurité.

Comment la Journée internationale des réfugiés sera-t-elle célébrée à Dadaab cette année ?

Dans les camps de Dadaab, cette journée est une occasion pour les réfugiés de remercier le gouvernement du Kenya et le peuple kényan pour les avoir accueillis depuis tant d’années. C’est aussi une occasion pour eux de réfléchir à leur avenir. Continueront-ils de vivre dans les camps ou le moment n’est-il pas venu pour eux de rentrer en Somalie où la situation économique et politique est en train de s’améliorer ? Cela dit, le retour reste une démarche basée sur le volontariat. Le gouvernement kényan l’a encore récemment affirmé.

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