Jean Ping : « Je me battrai jusqu’à la mort »

Jean Ping à Paris en février 2016.

Jean Ping à Paris en février 2016.

AP- Plainte devant la Cour pénale internationale, lobbying en Occident… L’opposant gabonais Jean Ping, qui se revendique président élu depuis le scrutin contesté d’août 2016, n’a pas l’intention de baisser les bras. Interview.

Le 24 septembre 2016, la Cour constitutionnelle du Gabon validait la réélection d’Ali Bongo Ondimba à la présidence de la République, sous les protestations de l’opposition. Cette dernière criait au scandale et à la manipulation des résultats, notamment dans le Haut-Ogooué, région d’origine du président. Alors qu’« ABO » se réinstallait, sous le feu des critiques, au Palais du bord de mer, son adversaire, Jean Ping, entrait en résistance.

Dix mois plus tard, il se revendique toujours président élu du Gabon, à Libreville, Paris, Berlin, Bruxelles ou Washington. La coalition qui l’a soutenu lors de la présidentielle a beau s’effriter, il est persuadé que le temps joue pour lui et que son rival finira par quitter le pouvoir. Sous les ors du palace parisien où nous l’avons rencontré, l’ancien président de la Commission de l’Union africaine (de 2008 à 2012), âgé de 74 ans, affirme vouloir se battre « comme un lion ».

Jeune Afrique : Vous avez entamé une tournée diplomatique en France, en Suisse, au Parlement européen ou encore aux États-Unis. Quel en est l’objectif ?

Jean Ping : Je cherche à faire reconnaître la vérité des urnes. L’objectif est donc simple : faire en sorte que celui qui a perdu quitte le pouvoir. Ali Bongo Ondimba a été pris sur le fait, notamment grâce à l’implication de la communauté internationale et surtout de l’Union européenne. Maintenant, il faut aller plus loin que ce constat. La communauté internationale doit faire en sorte que la vérité du vote s’impose. C’est pour cela que j’ai proposé une médiation internationale qui assurerait une passation des pouvoirs pacifique et une réconciliation nationale, sur le modèle de ce qui s’est passé en Afrique du Sud.

Ce sont des revendications que vous portez depuis maintenant dix mois…

Sur quelle autre base voulez-vous que l’on construise ? La première pierre est le départ de celui qui a perdu. Ali veut se maintenir au pouvoir par la force. Mais le temps joue contre lui. Cela ne veut pas dire que je vais forcément l’emporter, mais que lui ne peut pas gagner.

 Macron  a eu des réflexions qui nous poussent à l’optimisme

L’élection d’Emmanuel Macron en France représente-t-elle un nouvel espoir pour vous ?

Je ne sais pas. Nous ne pouvons pas prêter d’intentions, bonnes ou mauvaises, à un gouvernement qui vient de s’installer. Mais il est vrai que, lors de sa campagne, Emmanuel Macron a eu des réflexions intéressantes. Il a notamment déclaré qu’il souhaitait que les relations entre la France et l’Afrique s’adaptent à la modernité. Ces réflexions nous poussent à l’optimisme. Surtout par rapport au gouvernement précédent, qui ne bougeait pas.

Comment se passe cette offensive diplomatique sur le continent africain ?

Nous y prenons des contacts avec tous les chefs d’État. Dans beaucoup de domaines, ils se comportent malheureusement comme un syndicat. Ils se protègent les uns les autres. Mais Ali Bongo Ondimba a tendance à provoquer ses voisins, notamment Denis Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville et, en faisant cela, il risque de les pousser vers nous.

Qu’espérez-vous de la procédure en cours à la Cour pénale internationale (CPI) ?

Nous avons saisi la CPI pour les crimes perpétrés au Gabon, notamment durant la nuit du 31 août 2016, lorsque le pouvoir a fait bombarder mon quartier général et massacrer les personnes qui s’y trouvaient. Nous avons constitué un dossier avec des photos et des films, et nous avons transmis ces éléments à la CPI, à l’Union européenne et bientôt aux Nations unies. L’objectif est chaque fois le même : faire en sorte que ces institutions reconnaissent les violations des droits de l’homme, les crimes de guerre ou les crimes contre l’humanité, puisque tout laisse à penser qu’il y a eu entre 250 et 300 morts, contrairement à ce qu’affirme le gouvernement.

Ali Bongo Ondimba a donné l’ordre à ses troupes de nous tuer

Selon vous, c’est Ali Bongo Ondimba qui a donné l’ordre de l’assaut sur votre quartier général ?

Il était dans l’hélicoptère qui tirait sur nous !

Vous avez des preuves de sa présence ?

Pourquoi voulez-vous que je dise qu’il y était s’il n’y était pas ? Quoi qu’il en soit, c’est bien lui qui a donné l’ordre à ses troupes de nous tuer.

De son côté, le gouvernement vous accuse d’avoir ordonné l’incendie de l’Assemblée nationale. Que s’est-il passé ?

C’est ridicule. Cela ressemble à ce que l’Allemagne a pu connaître, lorsque les nazis et Hitler lui-même ont ordonné l’incendie du Parlement pour accuser les communistes. Admettons même une seule seconde que l’Assemblée ait réellement été endommagée par des manifestants. Est-ce alors une raison pour attaquer mon siège ?

Ali Bongo Ondimba s’appuie sur la reconnaissance de sa réélection par la Cour constitutionnelle. Que lui opposez-vous ?

La Cour constitutionnelle n’a été qu’une chambre d’enregistrement. C’est une apparence de légalité, mais elle ne donne aucune légitimité.

Si Ali accepte de partir, je lui garantirai la possibilité d’aller et venir au Gabon quand il le souhaite

Vous demandez une médiation internationale avec, comme préalable, un départ d’Ali Bongo Ondimba. Quelles en seraient les conditions ?

Si Ali accepte de partir, je le féliciterai et je lui garantirai la possibilité d’aller et venir au Gabon quand il le souhaite. Même si nous savons qu’il essaiera de nous déstabiliser, c’est la loi de la démocratie. Je lui garantirai également la sécurité de ses biens et ceux de sa famille.

En tant qu’ancien président de la Commission de l’Union africaine, regrettez-vous que cette organisation ne vous ait pas été d’une plus grande aide ?

L’Union africaine s’est prononcée dans le même sens que l’Union européenne en ce qui concerne la présidentielle. Mais ce n’est sans doute pas suffisant. En général, il est vrai que l’UA dépêche des missions d’observation qui ne peuvent en réalité pas observer grand-chose. Résultat : presque toutes les missions de l’UA se terminent par un communiqué qui dit : « Nous avons observé les élections. Il y a eu des irrégularités mais elles ne faussent pas la sincérité du vote. » On peut presque l’écrire d’avance. Mais peut-elle faire autrement avec ses moyens ?

Dans quel état se trouve votre coalition ?

On me demande toujours comment va ma coalition, mais je crois qu’il faut aussi se poser la question pour le camp d’Ali Bongo Ondimba, dans lequel les fractures sont très importantes. De notre côté, il est vrai que le pouvoir a essayé de recruter des partisans. Il a en partie réussi par les moyens les plus divers, notamment l’argent. Ali a pris beaucoup de gens chez moi. Et il en prendra probablement encore. Si je l’avais voulu, j’aurais eu un poste très important.

René Ndemezo’o Obiang, Pierre-Claver Maganga Moussavou ou Casimir Oyé Mba ont notamment pris leurs distances. N’êtes-vous pas isolé ?

Je ne veux pas rentrer dans le détail des noms. Je dis en revanche que, si nous avions eu le pouvoir, si les vrais résultats avaient été proclamés, certains auraient occupé des postes importants. Mais nous n’avons pas été installés au pouvoir et ils sont partis. Qu’ils le fassent. Moi, je reste avec le peuple.

Votre coalition va-t-elle participer aux élections législatives ?

Les législatives ont été reportées par le gouvernement. Elles n’auront lieu qu’en 2018. Pour le moment, nous n’en discutons donc pas. C’est trop tôt.

Le dialogue national lancé par ABO en début d’année est-il selon vous destiné à affaiblir votre coalition ?

Je ne crois pas. À mon avis, des amis influents d’Ali Bongo Ondimba lui ont fait comprendre qu’il ne pouvait pas tenir le pays uniquement par le bâton. Il fallait aussi une carotte : c’est le dialogue national. Cela s’est déjà fait dans le passé : on ouvre un dialogue et on partage les postes. C’est une recette de son père qui aurait pu être efficace mais les gens attendaient des réformes importantes. Or il n’y en a pas eu, au contraire : on a réaffirmé la non-limitation du nombre de mandats présidentiels.

Même des députés ou des sénateurs du Parti démocratique gabonais passent parfois deux mois sans salaire !

Votre bras de fer avec Ali Bongo Ondimba dure depuis dix mois. Avez-vous des inquiétudes concernant vos ressources financières ?

Le financement est en effet capital, et c’est pour cela que le pouvoir a gelé tous mes comptes en banque. Il veut me paralyser. Mais il se trouve que, lui aussi, a des problèmes de moyens. Nous avons créé l’ingouvernabilité du pays. Nous sommes en grève, nous ne travaillons plus, les entreprises ne fonctionnent plus et licencient… Le Gabon est pratiquement en cessation de paiement, et le pouvoir n’a plus d’argent. Même des députés ou des sénateurs du Parti démocratique gabonais passent parfois deux mois sans salaire ! Nous avons le peuple de notre côté et il est prêt à défendre sa liberté à mains nues.

Risque-t-on un dérapage vers la violence ?

Oui, j’ai bien peur que l’on aboutisse à cette violence. Pour le moment, je demande aux Gabonais de ne pas aller attaquer le Palais, et cela ne plaît pas, d’ailleurs. Mais la situation peut basculer. Ce pays n’a jamais connu de guerre civile, mais il ne faut pas partir du principe que ce qui est arrivé ailleurs ne peut pas arriver au Gabon.

Cette tension est-elle aussi le résultat d’une économie à l’arrêt, d’un échec dans le processus de diversification ?

La diversification, on en parle depuis soixante ans. C’est un processus complexe, et il faut une volonté politique et des moyens pour la mettre en place. Ali parle de ses efforts, mais quels sont les résultats ? Le Gabon continue d’importer 80 % de ce qu’il consomme. On nous parle de l’huile de palme avec Olam [qui a ouvert en avril au Gabon sa plus grande usine africaine]. Mais c’est encore un produit d’exportation. Au lieu de dépendre uniquement du pétrole, nous allons dépendre aussi du palmier. Est-ce que cela est souhaitable ?

Vous avez été plusieurs fois ministre sous la présidence d’Omar Bongo et un très proche de ce dernier. Cet échec dans la diversification n’est-il pas aussi le vôtre ?

J’assume bien sûr une partie de la politique qui a été mise en place sous Omar Bongo Ondimba. Mais lorsque vous êtes une partie du problème, vous êtes aussi une partie de la solution. Aujourd’hui, l’économie gabonaise repose exclusivement sur des travailleurs étrangers de la sous-région : béninois, congolais, togolais, etc. Pourquoi n’avons-nous pas formé des Gabonais ? Moi président, je changerai cela.

André Mba Obame s’était lui aussi proclamé président en 2011 face à Ali Bongo Ondimba. Avez-vous peur que l’histoire se répète et que vous soyez progressivement écarté ?

Mba Obame a essayé de se rabibocher avec Ali, mais ce dernier a refusé. On aurait pu assister à ce que l’on avait vu avec Paul Mba Abessole du temps d’Omar Bongo Ondimba. Abessole avait accepté, sous la pression, de venir à la table des négociations et était devenu vice-Premier ministre. Mais André Mba Obame a en revanche été tué [victime d’un AVC en 2012, il est mort à 58 ans à Yaoundé, en 2015]. Ce que le père ne faisait pas, le fils le fait. Je me refuse à laisser ce schéma se répéter, peu importe ce qui pourrait m’arriver. David Ben Gourion a dit un jour : « Il vaut mieux vivre un jour comme un lion que cent jours comme un mouton. » Je ne vivrai pas comme un mouton.

Les Gabonais semblent avant tout attendre un renouvellement de la classe politique. Pensez-vous avoir suffisamment porté cette aspiration, en tant qu’ancien ministre d’Omar Bongo Ondimba ?

Oui, puisque le peuple a tranché en votant massivement pour moi ! Malgré tout ce qui a été dit, y compris sur mon histoire avec la sœur du président [Pascaline Bongo]. Tout le reste n’est que littérature. Cela démontre clairement que les Gabonais ne veulent plus d’un pouvoir monarchique. Le vote a d’abord été un rejet du système Bongo. Les Gabonais se sont reportés sur le plus crédible, et c’était Jean Ping.

Ali aimerait voir Pascaline Bongo morte

Quelles sont vos relations avec votre ex-compagne Pascaline Bongo ?

Nous n’avons aucune relation aujourd’hui. Ali aimerait la voir morte, mais elle continue de le soutenir. Est-ce que vous la croyez lucide ? Qu’elle continue de le soutenir, malgré tout ce qu’il dit sur elle, c’est inqualifiable…

De plus en plus d’actes violents sont commis par la diaspora envers des proches d’Ali Bongo Ondimba. Les condamnez-vous ?

Bien sûr, il faut déplorer ces incidents, même si la diaspora gabonaise n’est pas aussi violente que celle de la RD Congo, par exemple. Cela dit, nous ne la contrôlons pas. C’est même elle qui essaie de nous dicter la conduite à tenir sur beaucoup de points, notamment sur les législatives, qu’elle voudrait que nous boycottions.

Imaginiez-vous un tel scénario lorsque vous vous êtes lancé dans le combat pour la présidentielle ?

Quand je suis rentré au Gabon, je n’imaginais pas être candidat. Mais j’ai décidé de me lancer quand j’ai vu que le bateau Gabon allait couler et qu’il était dirigé par des gens qui dansaient sans voir venir l’iceberg. Je savais bien que je risquais ma vie. Mais je crois que l’on meurt tous un jour, même Jeune Afrique ! Il ne faut pas avoir peur.

Ce combat a-t-il une date butoir ?

La date butoir, c’est ma mort. Je me battrai donc jusqu’à ce qu’elle arrive.

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