Étienne Tshisekedi : un scandale congolais

Quant à l’accord politique censé encadrer la transition, en attendant la prochaine présidentielle, il est au point mort.

Quant à l’accord politique censé encadrer la transition, en attendant la prochaine présidentielle, il est au point mort.

RDC, AP- Pendant que se poursuivent d’interminables tractations entre sa famille et le régime de Kinshasa, la dépouille de l’opposant historique attend à Bruxelles, depuis sept mois, son rapatriement sur la terre de ses ancêtres.

La forêt congolaise abrite nombre d’impitoyables fauves. Parmi les Lubas du Kasaï, même les chasseurs les plus réputés y laissent parfois la vie en les affrontant. Si cela se produit, la coutume prévoit que les compagnons de l’infortuné ramènent son corps au village afin qu’il y repose parmi les siens. S’ils en sont empêchés, ils enveloppent alors quelques ongles et mèches de cheveux du défunt dans un tissu, en vue d’une inhumation symbolique. En aucun cas ils ne sauraient le laisser sans sépulture. Car tant que l’enterrement n’a pas eu lieu, son âme, à la dérive, est vulnérable à tous les maléfices.

En 1932, année de naissance d’Étienne Tshisekedi wa Mulumba, cette culture était encore vivace. Que pèse-t-elle aujourd’hui, dans la jungle politique congolaise ? De Kinshasa, qui l’adule, à sa ville natale de Kananga, dans la province meurtrie du Kasaï-Central, l’annonce de sa disparition, le 1er février, à l’âge de 84 ans, a fait couler les larmes de millions de ses compatriotes.

En Europe, les Congolais de la diaspora ont pu lui rendre hommage au parc du Heysel, à Bruxelles, du 3 au 5 février

Mais, depuis bientôt sept mois, la terre de ses ancêtres attend – sans certitude – d’accueillir une dernière fois en héros le principal opposant de l’histoire du Congo indépendant.

En Europe, les Congolais de la diaspora ont pu lui rendre hommage au parc du Heysel, à Bruxelles, du 3 au 5 février. Puis un caisson en métal a été installé dans le cercueil pour isoler hermétiquement la dépouille pendant un transport en avion qu’on pensait alors imminent.

Mais c’est à Poussière d’étoiles, un funérarium à la façade de briques rouges, dans la commune bruxelloise d’Ixelles, que repose, depuis, le Sphinx de Limete. Fidèles aux instructions de la famille, les responsables du lieu restent mutiques. Derrière ces murs, l’âme de l’opposant attend que s’écrive l’épilogue d’interminables négociations hautement politiques.

Des promesses de rapatriement incessantes 

Au moment du décès d’Étienne Tshisekedi, rien ne laisse présager pareil scénario. Certes, le climat politique est tendu : le dernier mandat constitutionnel du président Joseph Kabila a expiré quelques semaines plus tôt.

Quant à l’accord politique censé encadrer la transition, en attendant la prochaine présidentielle, il est au point mort. Sa mise en œuvre butte sur deux revendications de l’opposition : la nomination de Félix Tshisekedi, fils d’Étienne, au poste de Premier ministre, et le retour en RD Congo, en homme libre, de son allié Moïse Katumbi.

Après s’être déclaré candidat à la succession de Kabila, l’ancien gouverneur de la riche province du Katanga a en effet été condamné à trois ans de prison à la suite d’une nébuleuse affaire immobilière. De quoi le contraindre à l’exil.

L’organisation de funérailles auxquelles des centaines de milliers de personnes sont attendues serait délicate sans l’appui de l’État

Dans un premier temps, le régime Kabila la joue grand seigneur. Au début de février, le gouvernement annonce, par la voix de Lambert Mende, son porte-parole, qu’il prendra en charge l’organisation d’obsèques nationales.

Le clan Tshisekedi accepte le principe de cette aide, qui le soulage. Ont-ils le choix ? L’organisation de funérailles auxquelles des centaines de milliers de personnes sont attendues serait délicate sans l’appui de l’État.

Dès lors, la famille met le doigt dans un funeste engrenage : chacune des décisions entourant les obsèques devra désormais être négociée avec le régime, qui se montre peu pressé.

D’autant que, paradoxalement, les tshisékédistes posent une condition : la nomination de Félix à la primature comme préalable aux obsèques. Son oncle, Mgr Gérard Mulumba, qui représente la famille dans les négociations, transmet la demande aux autorités.

Étienne Tshisekedi et Moïse Katumbi soudé 

Félix Tshisekedi, en deuil, évite soigneusement de se prononcer sur ce marchandage. Mais il laisse faire. « Nos militants ont catégoriquement refusé que les funérailles soient présidées par le gouvernement. Je ne pouvais prendre le risque de débordements », expliquera-t-il à Jeune Afrique.

« Je vais rentrer avec la dépouille à Kinshasa » Moïse Katumbi

À cet instant, le péril est bien réel. D’autant que le 9 février, à Bruxelles, Moïse Katumbi profite de la messe d’hommage à Étienne Tshisekedi, en la cathédrale de Koekelberg, pour faire une annonce fracassante : « Je vais rentrer avec la dépouille à Kinshasa », lance-t-il comme un défi.

Comment imaginer que l’interpellation de l’opposant recherché par la justice, au milieu d’une foule hostile au pouvoir, puisse se dérouler sans accroc ? Prévu pour le 10 février, le rapatriement est donc reporté une première fois par la famille.

« Même mort, Étienne Tshisekedi fait encore peur à Kabila ! » clame Jean-Marc Kabund

En plein désaccord

Le pouvoir en profite pour mettre en œuvre une stratégie dans laquelle il excelle : la temporisation. Il y a tout intérêt, car à Kinshasa l’émotion le dispute à la colère. Avec ou sans la présence de Katumbi, un tel rassemblement, au cœur de la capitale, présente un risque. « Même mort, Étienne Tshisekedi fait encore peur à Kabila ! » clame Jean-Marc Kabund, le secrétaire général de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti de l’opposant défunt.

Un deuxième désaccord, portant cette fois sur le lieu retenu pour l’inhumation, donne à Kinshasa l’occasion de ralentir encore le tempo. Le 6 mars, la famille refuse le site proposé par le gouvernement : le cimetière de la Gombe. Elle veut qu’il repose au siège de l’UDPS, dans la commune populaire de Limete. Pain bénit pour le gouvernement, qui trouve là une excuse parfaite : la loi interdit toute inhumation à moins de cinquante mètres d’habitations. Fixé au 11 mars, le rapatriement est de nouveau reporté.

En réalité, Kinshasa n’hésite pas, à l’occasion, à attiser les querelles au sein du clan Tshisekedi

L’argent ? Le nerf de la guerre !

À cette date, en outre, l’autorisation administrative n’a pas encore été délivrée par l’ambassade de RD Congo à Bruxelles. Ce document de plusieurs pages, que Jeune Afrique a pu consulter, ne sera établi que le 13 mars. Y figure le certificat rédigé par les médecins de la clinique Ste-Élisabeth attestant qu’Étienne Tshisekedi est décédé de causes naturelles – ce dont la famille dit douter encore aujourd’hui.

Dans le vaste bureau de l’ambassadeur, plongé dans la pénombre, le chargé d’affaires, Paul-Crispin Kakhozi, affiche un sourire énigmatique. « Tout ce que je peux dire, c’est que le gouvernement m’a donné l’instruction de tout faire pour faciliter ce rapatriement, ce qui démontre sa bonne foi », assure-t-il.

En réalité, Kinshasa n’hésite pas, à l’occasion, à attiser les querelles au sein du clan Tshisekedi. Pour cela, le régime Kabila dispose d’un atout : l’argent qui doit être débloqué pour les funérailles. « Ce sont nos services de renseignements qui ont pris en charge les frais relatifs au voyage de Mgr Mulumba et de sa délégation, au début de février, y compris leur séjour à Bruxelles », glisse malicieusement Ramazani Shadary, vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur.

Sur la scène politique aussi, la disparition du patriarche a des effets délétères sur l’opposition, fragilisant son unité

« Par ailleurs, j’ai personnellement remis la somme de 20 000 dollars [17 000 euros] au secrétaire général adjoint de l’UDPS, le docteur Eteni, pour financer l’organisation des premières veillées à Kinshasa », poursuit celui qui fut dès le premier jour un acteur clé des négociations.

Plusieurs cadres contestent le tandem Moïse-Félix, qui a pris de facto la succession de Tshisekedi

L’opposition est divisé 

À Bruxelles, on s’interroge sur les longs séjours à Kinshasa de Christian, le frère cadet de Félix. « Il n’est pas dans les combines, justifie Isabelle Kibassa, l’épouse de Jean-Claude Tshisekedi, l’aîné de cette fratrie de six. Mais il est vrai que certains tentent de tirer profit de leurs relations avec la famille. »

Sur la scène politique aussi, la disparition du patriarche a des effets délétères sur l’opposition, fragilisant son unité. Tandis que la nomination du nouveau Premier ministre se fait attendre, plusieurs cadres contestent le tandem Moïse-Félix, qui a pris de facto la succession de Tshisekedi. Parmi eux, Bruno Tshibala, lui aussi secrétaire général adjoint de l’UDPS. Passé maître dans l’art de diviser ses adversaires, Joseph Kabila le nomme Premier ministre le 7 avril.

Pour l’opposition (ou ce qu’il en reste), ce choix est une provocation, en violation de l’accord du 31 décembre 2016. Elle appelle donc à une grande manifestation, le 10 avril, qui va surtout révéler l’étendue du vide laissé par son leader historique. Sur son seul nom, Tshisekedi pouvait faire descendre les Kinois dans la rue. Sans lui, la mobilisation échoue.

Les discussions n’aboutissent à rien 

Néanmoins, avec une baisse de la pression populaire et la mise en suspens des négociations autour de la nomination du Premier ministre, le dénouement de l’affaire paraît se profiler. Après un nouveau report du rapatriement décrété le 10 mai par Jean-Marc Kabund, une réunion tripartite se tient à Kinshasa, le 23 mai, afin de trouver un consensus. La famille est là encore représentée par Mgr Gérard Mulumba. Rubens Mikindo, le secrétaire général adjoint de l’UDPS pour la province du Nord-Kivu, parle, lui, au nom du parti.

Signe de l’importance qu’il accorde au dossier, le gouvernement envoie conjointement, outre Ramazani Shadary, Kalev Mutond, le chef de l’Agence nationale de renseignements, André Kimbuta, le gouverneur de Kinshasa, et Charles Bisengimana, alors chef de la police. Au cours des discussions, qui s’étalent sur plusieurs semaines, les principaux points de discorde sont aplanis.

Quoi qu’il arrive, nous l’enterrerons à Kinshasa. Nous n’y renoncerons jamais

Le budget au cœur du conflit 

À son arrivée, le corps doit être exposé au Palais du peuple, dans le centre-ville de Kinshasa, avant d’être inhumé à Nsele, à l’est de la ville, sur un terrain appartenant à la famille. « C’est une parcelle de plusieurs hectares, explique Mikindo. Nous voulons en faire un lieu de pèlerinage et un complexe touristique. » Un temps évoquée, l’hypothèse d’un enterrement dans Kasaï-Central a été rejetée par la veuve, « maman » Marthe, qui veut pouvoir se recueillir régulièrement sur la tombe.

Un communiqué conjoint est rédigé le 6 juin. Les détails semblent donc réglés, d’autant que Moïse Katumbi dissocie désormais son retour de celui du corps du défunt. Mais la signature du représentant du gouvernement tarde à y être apposée. Pour la famille, c’est une autre preuve de sa mauvaise foi.

De plus, des questions – notamment pécuniaires – restent en suspens. Si Kinshasa se dit prêt à financer les obsèques, encore faut-il en définir le budget – probablement plus de 1 million de dollars, peut-être 2 – et clarifier qui en aura la maîtrise.

« Ça ne marchera jamais, analyse un opposant établi à Bruxelles. Le gouvernement craint toujours l’étincelle qui allumera la contestation. Qui peut croire qu’il financera sa propre chute ? Si l’inhumation de Tshisekedi avait lieu à Bruxelles, ça l’arrangerait ! »

Parallèlement, le parti et la famille lancent des appels à souscription pour financer le rapatriement. « Ce sont nos traditions : quand quelqu’un meurt, on se cotise, explique Isabelle Kibassa. Nous devons parer à toute éventualité. Quoi qu’il arrive, nous l’enterrerons à Kinshasa. Nous n’y renoncerons jamais. »

La veuve Tshisekedi épuisée par l’attente

Dans l’appartement familial de Woluwe-Saint-Pierre, dans la région de Bruxelles, Marthe Tshisekedi, 80 ans, est à bout de force. Pendant des semaines, cette ancienne infirmière a dormi à même le sol, comme le veut la tradition, en attendant l’enterrement de son époux. Jusqu’à ce que ses enfants la convainquent d’y renoncer. « C’était une femme forte, très politique, qui ne quittait jamais son mari, se souvient Isabelle Kibassa. On la surnommait “le général de corps d’armée” ! C’est un crève-cœur de la voir dans une telle souffrance. »

Le 27 juillet, cette femme au français hésitant qui, d’ordinaire, fuit les médias s’est résolue à lancer, sur la chaîne TV5 Monde, un émouvant appel « à tous les présidents du monde, et surtout d’Afrique ». « Le gouvernement congolais ne veut pas qu’on aille l’enterrer dans son pays natal, accuse-t-elle. Dans notre coutume bantoue, je n’ai jamais vu ça ! »

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