Oleg Sentsov: «Nous n’accepterons jamais que la Russie ait pris la Crimée»

Le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, à Kiev, le 10 septembre 2019.

AP- Des relations entre Paris et Moscou à la situation en Ukraine : entretien avec le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, détenu pendant cinq ans dans une prison russe.

Il était ces derniers temps le plus célèbre des prisonniers ukrainiens en Russie. Le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov a été libéré début septembre dans le cadre d’un échange entre Kiev et Moscou. Originaire de Crimée, il avait été arrêté chez lui en 2014 après avoir protesté contre l’annexion de la péninsule ukrainienne par la Russie. Sa condamnation à 20 ans d’emprisonnement avait provoqué une mobilisation internationale. Il aura finalement passé cinq ans en captivité en Russie.

Mardi 1er octobre, le réalisateur ukrainien a rencontré Emmanuel Macron à Strasbourg pendant une demi-heure. L’occasion pour lui de remercier la France pour le « soutien constant apporté à sa libération ».

RFI : Emmanuel Macron soutient l’idée qu’il faut dialoguer activement avec la Russie. Avant de venir vous serrer la main à Strasbourg, il a serré la main de Vladimir Poutine à Brégançon il y a quelques semaines. Que pensez-vous de cette approche ?

Oleg Sentsov : La négociation, c’est toujours mieux que la guerre. On conclut des traités de paix avec ses ennemis et pas avec ses amis. Mais en même temps, Poutine est un négociateur difficile. Ses objectifs sont diamétralement opposés aux objectifs ukrainiens.

Il peut afficher un sourire et laisser croire qu’il veut la paix, mais non : c’est un homme soviétique, avec une approche de la vie qui est celle d’un membre du FSB. Il veut tenir la Russie et son peuple dans un état d’esclavagisme, mais aussi les pays qui l’entourent. Il veut être le chef auquel on se soumet, que l’on écoute et dont le seul avis compte. Cette approche est inacceptable pour nous.

Je ne sais pas quelles sont les intentions d’Emmanuel Macron. Il est le président de la France et non de l’Ukraine et il poursuit ses propres intérêts, il faut le comprendre. Il apporte son aide, il fait ce qu’il peut. S’il peut aider à obtenir la paix en Ukraine, à faire en sorte que les gars ne meurent plus sur la ligne de front, qu’il y ait un cessez-le-feu et que les prisonniers rentrent, ce sera déjà bien.

Mais je sais bien et c’est ce que j’ai essayé de faire comprendre au président français : Vladimir Poutine ne rendra pas la Crimée et ne rendra pas le Donbass aux conditions de l’Ukraine. Il va tenter de contrôler l’Ukraine à travers le Donbass. Il ne va pas la laisser se développer. Il ne peut, bien sûr, pas être question d’adhésion à l’UE ou à l’Otan. Mais de toute façon, l’Ukraine n’y est pas prête.

Revenons à votre emprisonnement, à ce qui s’est passé pendant ces cinq ans, et plus particulièrement à votre grève de la faim de 145 jours. Avez-vous ressenti à un moment de votre détention que c’était la fin, que vous n’en pouviez plus ?

C’est un sentiment dont il est difficile de parler, non pas parce que j’ai été éprouvé moralement, mais simplement parce que ça implique de parler du passé. Or aujourd’hui encore, nous avons des gens en détention. Il y en a au minimum 86 en Russie, parmi lesquels des Tatars de Crimée qui purgent une peine pour leurs convictions religieuses, alors qu’ils n’ont rien fait et qui sont eux aussi accusés de terrorisme. Il y a aussi au minimum 127 personnes, des militaires, des civils, des femmes et même des mineurs, qui sont détenus dans les prisons du Donbass dans des conditions atroces. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg parce qu’ils sont en réalité plus nombreux. C’est ça le vrai problème, c’est de ça qu’il faut parler.

Quant à ma grève de la faim, c’est du passé, ça m’intéresse peu. Mais pour qui ça intéresse, pendant ma détention, j’ai tenu un journal que j’ai pu sortir de la prison et, dans un an, un livre sera édité et tous ceux que ça intéresse pourront s’y plonger. Mais moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas le passé, mais ce qui se passe aujourd’hui.

Pensez-vous que la paix avec la Russie soit possible, même si officiellement la Russie ne fait pas la guerre en Ukraine ? Tant que la Crimée ne redeviendra pas ukrainienne, pensez-vous possible qu’il puisse avoir des pourparlers de paix, ou un quelconque accord ?

Nous n’accepterons jamais le fait que la Russie ait pris la Crimée. Nous la réclamerons jusqu’au bout aussi longtemps qu’il le faudra, jusqu’à ce que la Russie connaisse une crise politique sérieuse. Or cette crise interviendra avec le départ de Poutine, qui n’est pas éternel. Quand il partira, il y aura de grands changements et ce sera le moment où l’on pourra récupérer la Crimée. Quand il y aura un nouveau gouvernement en Russie, on pourra régler la situation de la Crimée et du Donbass. Parce que tant que Poutine sera au pouvoir, il faut bien comprendre qu’il ne laissera pas l’Ukraine reprendre le contrôle du Donbass. Celui qui pense le contraire se trompe profondément.

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