Place aux femmes photographes aux Rencontres de Bamako 2019

Adji Diey: « Maggic Cube (Blending In) », 2019. Image exposée aux Rencontres de Bamako. Biennale africaine de la photographie 2019.

AP- « Elles osent parler de leur intérieur. » Les Rencontres de Bamako fêtent les 25 ans d’existence de cette Biennale africaine de la photographie avec une large place donnée au genre féminin. La moitié des 85 photographes invités de tout le continent et de la diaspora sont des femmes. Le plus grand événement dans ce domaine en Afrique ouvre ses portes samedi 30 novembre dans la capitale du Mali.

Streams of ConsciousnessLes courants de conscience, est le titre donné à cette douzième édition qui ambitionne de renouveler ce rendez-vous majeur pour les artistes africains et de la diaspora. Entretien avec Astrid Sokona Lepoultier, né d’un père français et d’une mère malienne, basée à la fois à Paris et à Bamako, et co-commissaire de la Biennale africaine de la photographie 2019.

RFI : Le mot d’ordre de cette douzième édition des Rencontres de Bamako est d’une certaine façon « place aux femmes ». Qu’est-ce que cela change pour le concept de la Biennale ?

La place de la femme dans la photographie, dans la sélection du programme des Rencontres de Bamako, a été pensée comme une nécessité, un devoir et surtout comme une évidence. Le thème de cette édition, choisi par le directeur artistique Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, est Les courants de conscience. Cela fait référence à une notion sociologique, développée par le psychologue et philosophe américain William James. Appliqué à la photographie, il s’agit de s’intéresser à la façon dont les photographes visent, perçoivent, interprètent et pensent le monde dans lequel ils vivent. Choisir ce thème pour la Biennale est un peu comme présenter – de manière non exhaustive – un état d’esprit du monde contemporain africain.

Pour représenter cet état d’esprit, comment pourrait-on ignorer les femmes   Elles ont aussi le droit d’exprimer leurs ressentis, parler de leurs vécus, leurs préoccupations, leur quotidien et aussi celui des autres.

Quelles sont les difficultés rencontrées par les femmes photographes ?

Moi, je suis Franco-Malienne, j’ai grandi au Mali. Et je n’ai pas le sentiment que la femme photographe malienne ait eu plus de difficulté ou moins de facilités qu’un homme photographe au Mali. Les problèmes rencontrés par l’un sont les mêmes rencontrés par l’autre, c’est-à-dire les galeries et les opportunités d’exposer sont peu nombreux. Il n’y a pas forcément un cadre juridique autour du métier. Et les collectionneurs sont rares. C’est difficile pour un artiste photographe au Mali de survivre. Mais, c’est important d’encourager l’effervescence de la photographie féminine au Mali, pour la simple raison, que ce soient les hommes ou les femmes photographes, ils ont eu besoin d’avoir recours à des subterfuges pour trouver des solutions. Donc, ils ont décidé de faire ensemble, en fondant des collectives. Cette année, par exemple, on présente le Collectif Association des femmes photographes du Mali (AFPM), fondé en 2007 par Amsatou Diallo.

Astrid Sokona Lepoultier, co-commissaire des Rencontres de Bamako. Biennale africaine de la photographie 2019.© Moussa John Kalapo

Au-delà des photographes femmes, ce sont aussi des lieux imprégnés de la présence féminine qui marquent cette biennale, par exemple le Musée de la Femme Muso-Kanada ou le lycée de jeunes filles Aminata-Bâ.

On a fait très attention au choix des photos qu’on présente dans ce lycée dédié aux jeunes filles. Il est important de créer un contenu qui soit pédagogique et qui invite à la réflexion. Une partie de la sélection des Rencontres de Bamako est liée à des thématiques autour de la représentation du corps noir, à la représentation de la femme, mais aussi à la question de la diaspora ou de l’histoire. Et également de montrer ce qui est réalisé au Mali. Par exemple, l’exposition Musow Ka Touma Sera, un projet spécial conçu par une curatrice malienne, Fatima Bocoum. Elle a décidé de présenter les travaux d’artistes photographes femmes maliennes. C’est intéressant de montrer à ces jeunes filles du lycée le potentiel de créer des synergies, en travaillant collectivement. Et peut-être de créer ainsi des vocations chez certaines lycéennes.

Courants de conscience est le thème de la Biennale. Une allusion à la voix intérieure du photographe. Par rapport à cette voix intérieure, qu’est-ce qui vous a frappé le plus concernant les photos présentées ?

Les projets retenus sont tout à fait divers, variés, aussi bien par rapport aux formes qu’aux contenus : des photographies, des installations, de la vidéo… Il y a certaines tendances qui apparaissent et qui ont peut-être été guidées par le thème de cette douzième édition : il y a des questions assez spirituelles qui reviennent. Par exemple, les démarches très personnelles et introspectives de certaines artistes comme Godelive Kabena Kasangati (RDC) ou de Adeola Olagunju du Nigeria. Elles osent parler de leur intérieur, de leur soi intérieur. La Malgache Emmanuelle Andrianjafy et la Nigériane Rahima Gambo présentent des travaux qui naissent de l’errance physique mettant en relation la déambulation du corps dans l’espace et la catharsis de l’esprit.

Emmanuelle Andrianjafy : « Sans titre » (issue de la série « Nothing’s in Vain, 2014-2016), exposée aux Rencontres de Bamako. Biennale africaine de la photographie 2019.© Emmanuelle Andrianjafy

Et il y a aussi les questions sur les croyances traditionnelles et les religions qui reviennent.

Oui, en lien avec l’histoire et le monde d’aujourd’hui. C’est le cas de Buhlebezwe Siwani de l’Afrique du Sud dont l’œuvre aborde l’impact du christianisme sur la perception du corps de la femme noire en Afrique du Sud. Le corps de la femme noire est un sujet qui revient tout le temps, notamment la violence qui lui est faite, de façon physique ou morale.

L’artiste italo-sénégalaise Adji Dieye reprend les codes publicitaires d’un cube de bouillon très populaire en Afrique. Elle démontre comment ces codes publicitaires peuvent perpétuer des stéréotypes sur la façon dont la femme africaine est supposée être et agir.

Vous êtes née d’un père français et d’une mère malienne, basée à Paris et à Bamako. Comme vous, les galeristes, mais aussi les artistes d’Afrique qui présentent leurs œuvres aux foires internationales comme la FIAC ou l’AKAA ont souvent un pied en Afrique et un autre en Europe pour la production et la vente des œuvres. Pour la première fois, la Biennale a fait imprimer au Mali pratiquement tous les 1 500 clichés exposés à la Biennale. Qu’est-ce que cela signifie ?

Cette édition marque un tournant pour les Rencontres de Bamako à plusieurs niveaux : auparavant l’événement a été co-organisé par le ministère malien de la Culture et l’Institut français. Cette année, l’organisation revient en exclusivité au ministère malien de la Culture, et l’Institut français devient partenaire. Avec ce changement structurel, il y a énormément de défis qui se sont créés et on est obligé de trouver des solutions. Cela passe par une production qui est malienne. Et c’est quelque chose absolument nécessaire. Comment peut-on parler de Bamako comme capitale africaine de la photographie et de ne pas produire les tirages de la Biennale à Bamako ? Et aujourd’hui, on a des professionnels qui le font très bien. Je pense que tout le monde sera très heureux de voir le résultat. On est très fiers de ce qui a pu se faire cette année au Mali.

La sécurité était un grand enjeu lors du cinquantenaire du Fespaco, le festival panafricain du cinéma, au Burkina Faso. Le Mali reste une zone considérée comme très sensible. À Bamako, les festivaliers peuvent-ils circuler en toute sécurité entre les différents lieux d’exposition ?

J’ai l’habitude de dire qu’on n’est pas moins en sécurité au Mali qu’en France ou ailleurs. Simplement, parce que le danger existe partout. En termes de sécurité, des mesures ont été prises et puis je pense qu’il faut continuer à lutter et ne pas céder à cet obscurantisme. Il faut continuer à apporter du beau et de la culture, à vivre tout simplement.

Amsatou Diallo : « Scènes de vie » (2017), exposée aux Rencontres de Bamako. Biennale africaine de la photographie 2019.© Amsatou Diallo
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