Sahel: «Le Japon va contribuer au renforcement des institutions»

Naoki Takahashi.Aya Inaba/Ambassade du Japon

AP- « Le Japon est de retour en Afrique », dit en substance le Premier ministre nippon, Shinzo Abe. Notamment au Sahel, où il veut renforcer l’État de droit. Les explications d’un diplomate de haut rang, Naoki Takahashi, au micro de Christophe Boisbouvier.

RFI : Il y a quelques semaines, lors de 7e Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (Ticad), le Premier ministre Shinzo Abe a appelé les chefs d’entreprise japonais à investir plus en Afrique. Pourquoi le marché africain est-il si important à vos yeux ?

Naoki Takahashi : En ce qui concerne l’importance stratégique d’Afrique pour l’économie japonaise, je peux vous citer deux points. Premier point, c’est le poids démographique de l’Afrique. L’Afrique dispose d’une main-d’œuvre jeune et abondante. Et la deuxième raison est que le Japon est un pays dépourvu de ressources naturelles. Donc, à cet égard, pour garantir l’accès aux ressources nationales, le continent africain représente un continent vraiment important sur le plan économique.

En dix ans, les exportations japonaises en Afrique sont supposées avoir baissé de près de la moitié. Pourquoi ce phénomène et quelles mesures avez-vous prises lors de la 7e Ticad du mois d’août 2019 pour enrayer cette baisse ?

Vous avez raison de dire que le volume d’exploitation japonaise envers l’Afrique a connu une baisse à partir de 2008. En 2008, le monde entier a connu une baisse. Et ce que je peux vous dire maintenant, c’est que lors de la Ticad 7, qui s’est tenue à Yokohama en août dernier, le Premier ministre Abe a annoncé que le gouvernement japonais allait faire tout ce qu’il peut faire en vue de réaliser des investissements privés de plus de 20 milliards de dollars dans les trois ans qui viennent. C’est un engagement pris et annoncé par notre Premier ministre Abe lors de la dernière Ticad 7 qui s’est tenue à Yokohama.

Et quels sont à vos yeux les pays africains sur lesquels il faut investir aujourd’hui ?

Je m’abstiendrais de citer des pays spécifiques. Mais tous les pays africains ont des potentialités. Et à cet égard, le Japon contribuera à la transformation économique en Afrique à travers la promotion des implantations des secteurs privés japonais en Afrique et innovations.

Depuis le début du siècle, les Chinois vous ont doublé sur le marché africain. Aujourd’hui, ils exportent vers l’Afrique pour quelque 100 milliards de dollars par an, alors que vous n’exportez que pour quelque 7 milliards de dollars. Pourquoi sont-ils plus performants ? Quelle est la différence entre les investissements japonais et chinois ?

Je voudrais m’abstenir de faire des commentaires précis en ce qui concerne la Chine. Mais ce que je veux dire maintenant, c’est que d’une manière générale, il est important qu’on respecte ce qu’on appelle les standards internationaux en ce qui concerne les investissements à l’étranger. Lorsqu’on parle de standards internationaux, il s’agit de plusieurs points. Premièrement, l’ouverture. Deuxièmement, la transparence. Troisièmement, la faisabilité du projet économique. Et quatrièmement, il y a ce qu’on appelle une trappe à l’endettement. Donc, il faut penser à la redevabilité des pays récipiendaires. Avant de faire des prêts, il faut savoir que ces récipiendaires sont capables de rembourser après. Il faut constater ce genre de conditions avant de faire des prêts.

Donc, ces quatre conditions sont posées par les investisseurs japonais, peut-être ne le sont-elles pas par les investisseurs chinois ?

Je m’abstiendrais de faire un commentaire en ce qui concerne ce que les Chinois font, mais en ce qui concerne l’attitude des investisseurs japonais, je suis convaincu que nos investissements sont en conformité des standards internationaux que je viens de citer.

Quels sont les secteurs sur lesquels vous êtes performants en Afrique ? Quelles sont les entreprises qui ont des « success stories » ?

Je pense, tous les secteurs possibles. Et je voudrais vous en citer deux exemples comme « success stories ». Le premier exemple, c’est celui de Yamaha Motor. Yamaha Motor a développé ses activités en encourageant la pêche et les autres industries locales. Cette entreprise japonaise a également contribué à l’approvisionnement en eau potable dans quelques pays africains et ils ont investi dans la formation de personnels locaux. Je crois que c’est une des « success stories ».

Je vais vous donner une deuxième « success story », celle de Otowa Electric. Depuis 2014, de jeunes Africains prennent part à l’initiative ABE, « African Business Education Initiative ». Il s’agit d’un dispositif de formation grâce auquel ils acquièrent des compétences techniques par le biais d’études en master et de stages dans des entreprises japonaises. Une fois de retour en Afrique, ils y jouent le rôle d’intermédiaire avec le milieu des affaires nippon. Dans ce contexte, nous fabriquons des partenaires de Otawa Electric. Ils ont compris la gravité des dégâts causés par la foudre au Rwanda. Cette entreprise Otawa Electric a distribué des produits dans ce pays afin que ce pays puisse lutter contre ces dégâts.

On sait que le groupe français CFAO a été racheté par le groupe Toyota qui, du coup, s’est bien introduit sur le continent africain, notamment en Afrique de l’Ouest ?

En ce qui concerne CFAO, l’acquisition du groupe français CFAO par Toyota Tsusho – une maison import-export du Japon – a permis à Toyota Tsusho de développer ses activités dont certains soins médicaux, de la santé ou de l’éducation et de l’environnement. C’est en quelque sorte un exemple d’une « success story » de coopération franco-japonaise sur le continent africain.

Mais tout de même, est-ce qu’il n’y a pas encore beaucoup de chefs d’entreprise japonais qui hésitent à aller en Afrique et qui préfèrent investir en Asie du Sud-Est par exemple ?

C’est vrai qu’il y a des entreprises japonaises qui ont toujours des hésitations à investir dans l’Afrique. C’est pour cela qu’en fait, notre gouvernement s’engage à faire en sorte que les entreprises japonaises puissent s’investir en Afrique, développer des ressources humaines industrielles pour faire avancer le business entre l’Afrique et le Japon. Et les participants africains qui ont participé à ce programme ABE « African Business Education Initiative » sont censés jouer un rôle, une sorte de pont, entre le Japon et l’Afrique en matière d’affaires.

Les jeunes Africains qui vont en stage dans une entreprise japonaise à Tokyo ou à Kobe, quand ils rentrent en Afrique, ils deviennent des intermédiaires entre le Japon et l’Afrique ?

Oui. C’est cela.

Depuis 2011, le Japon a une base militaire en Afrique, à Djibouti. Une base navale. Mais est-ce que c’est vraiment nécessaire à l’heure où la piraterie maritime dans le golfe d’Aden semble diminuer ?

On peut parler de la présence de notre défense à Djibouti. J’aimerais bien vous évoquer notre politique, ce qu’on appelle « un espace indopacifique libre et ouvert ». Le premier pilier, c’est de respecter la liberté de circulation. Le deuxième pilier, c’est la réalisation de prospérité à travers l’avancée de la connectivité. Et enfin, le troisième pilier est de réaliser la sécurité. Dans ce cadre, toutes nos forces de défense japonaises sont stationnées à Djibouti. Et cela peut s’inscrire dans le cadre de notre politique d’un espace indopacifique libre et ouvert. La lutte contre la piraterie s’inscrit justement dans cette optique.

Vous rentrez du Forum de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique des 18 et 19 novembre. Est-ce que le Japon peut être un partenaire des pays du Sahel pour faire face au terrorisme ?

En fait, lors du Ticad 7, le Premier ministre Abe a lancé une nouvelle initiative en matière de paix et de sécurité en Afrique, dite Napsa. C’est une nouvelle approche de la paix et la stabilité en Afrique.

C’est une initiative de Shinzo Abe, le Premier ministre…

Oui. Napsa est constituée de deux piliers. Le premier pilier est l’appropriation de l’Afrique dans les résolutions des conflits. Je pense qu’il est devenu important d’impulser davantage la prévention, l’arbitrage, la médiation des conflits, avec notamment l’Afrique en position de conductrice. Le deuxième pilier de la Napsa est une approche des causes profondes qui empêchent la consolidation de la paix et de la stabilité en Afrique. Des mesures militaires ne suffisent pas forcément pour réaliser une paix durable. Donc, nous considérons qu’il est nécessaire de s’attaquer aux racines des conflits comme la vulnérabilité des institutions étatiques. Et dans ce contexte, je pense que le Japon pourra faire des contributions pour faire face à de nombreux défis auxquels fait face la région du Sahel aujourd’hui.

Pour renforcer l’état de droit dans les pays du Sahel…

On s’engage à former des gens dans le domaine par exemple de la justice, du maintien de l’ordre public et du contrôle des frontières, visant à renforcer les capacités institutionnelles et la gouvernance.

L’ambition du Japon depuis toujours, c’est de devenir membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Et de ce point de vue, est-ce que vos partenaires africains peuvent vous aider, peuvent être des alliés pour que vous atteigniez cet objectif ?

Mais la composition actuelle du Conseil de sécurité des Nations unies ne reflète pas la réalité du monde du 21e siècle. Les Nations unies ont été créées en 1945. Le monde a beaucoup changé. Il faut absolument réformer le Conseil de sécurité sur le plan de la composition, mais aussi sur le plan de la méthode de travail. Si la réforme du Conseil de sécurité se réalise, le Japon est prêt à assumer une responsabilité en tant que nouveau membre permanent du Conseil de sécurité. L’année prochaine marque le 75e anniversaire de la création des Nations unies. C’est le moment de saisir pour avancer la réforme du Conseil de sécurité.

Et de ce point de vue-là, est-ce que vous sentez que vos amis africains sont solidaires de votre action ou que chacun fait cavalier seul et tire la couverture à lui ?

Les Africains ont des soucis légitimes parce qu’ils ne sont pas représentés en ce moment au Conseil de sécurité. Alors que la plupart des agendas qu’on discute au sein du Conseil de sécurité concernent l’Afrique. À cet égard, les pays africains sont des partenaires très importants pour le Japon, pour qu’on puisse faire avancer une réforme du Conseil de sécurité.

Donc, vous êtes solidaire ?

Bien entendu. Nous sommes en étroite concertation avec nos amis africains.


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