«Le Louvre-Lens a révolutionné la manière de faire des musées dans le monde»

Le musée du Louvre-Lens, photo prise le 23 novembre 2017.

Le musée du Louvre-Lens, photo prise le 23 novembre 2017.

AP- Ce lundi 4 décembre, jour de la Sainte Barbe, patronne des mineurs, marque aussi le cinquième anniversaire du Louvre-Lens, musée modèle ancré au cœur du bassin minier du nord de la France. Avec 2,8 millions de visiteurs depuis l’ouverture, le lieu s’est imposé comme un modèle pour sa région, mais aussi pour les musées dans le monde entier, dont le Louvre d’Abou Dhabi. Aujourd’hui, sa plus grande richesse est son public et son esprit d’innovation. Marie Lavandier, directrice du Louvre-Lens depuis l’année dernière, œuvre pour faire entrer toutes les époques dans notre ère contemporaine. Pour les cinq ans à venir, elle ambitionne d’affronter pour la première fois au musée notre époque contemporaine à travers l’art de toutes les époques et de tous les continents, y compris l’Afrique. Entretien.

RFI : Depuis l’ouverture du Louvre-Lens, quel est le succès dont vous êtes le plus fier ?

Marie Lavandier : C’est le public qui vient au Louvre-Lens. Un public à majorité régional : 65 % viennent de la région Hauts-de-France, plus de 20 % de l’agglomération de Lens-Liévin où nous sommes installés. C’est un public de proximité et c’est quelque chose qui n’était pas facile, parce qu’on est dans un bassin de population qui a été très sinistré par la fermeture des mines de charbon.

Aujourd’hui, le public du Louvre-Lens, ce n’est pas le public habituel du musée. C’est un public qui se déclare pour plus de la moitié peu ou pas familier des musées. C’est un public moins diplômé que dans les autres musées, plus jeune et – avec 33 % – aussi plus familial. Cela souligne le travail qui a été fait depuis cinq ans pour ancrer cet extraordinaire musée-parc dans le territoire qui est le sien. C’est une grande fierté.

Environ 150 millions d’euros ont été investis pour le lancement du Louvre. C’est comparable avec l’ouverture du Guggenheim à Bilbao en 1997. Un musée qui a véritablement transformé l’image et l’économie de cette ville espagnole. « L’effet Bilbao » a-t-il eu lieu aussi à Lens ?

Ce ne sont pas tout à fait les mêmes schémas. Bilbao est une grande ville [de 350 000 habitants], une capitale régionale post-industrielle qui était déjà touristique, avec un centre ancien important. Et surtout, le musée Guggenheim Bilbao est venu presque à l’aboutissement d’un processus très important de rénovation urbaine et économique.

Le pari du Louvre-Lens était assez différent. Les autorités régionales et locales ont décidé d’envoyer un geste fort, un signal de renaissance, de changement d’image, mais ils ont décidé de construire le musée très tôt. Et cela dans une ville de 30 000 habitants. Les infrastructures d’accompagnement du Louvre-Lens sont venues en même temps que le musée et certaines restent encore à arriver comme la Louvre-Lens Vallée, un incubateur de start-up, ou le travail autour des métiers d’art ou l’ouverture de restaurants. Pourtant, il y a des résultats, liés à ce changement d’image, cette instauration de dynamique que le Louvre-Lens amène.

Je vous donne quelques chiffres rassemblés par nos partenaires : il y a, par exemple, 20 millions d’euros de retombées économiques directes par an par les visiteurs extrarégionaux du musée. Il y avait 1 million de nuitées d’hôtels en 2016, soit 30 % de plus qu’en 2010. Il y a 527 emplois créés entre 2011 et 2015. Depuis notre ouverture, il y a une baisse du taux de chômage sur le territoire qui est plus importante que sur le reste de la France, de 2,5 points pour 0,5 sur l’ensemble du pays. Cela indique un redémarrage du territoire.

Le concept de la Galerie du temps au Louvre-Lens représentait une révolution muséale pour le public, mais aussi au sein du Louvre, car tout d’un coup, on présentait les peintures à côté des sculptures, l’art égyptien se retrouvait dans la même salle que l’art français ou italien. Quel est aujourd’hui le bilan de cette démarche novatrice ?

La Galerie du temps est le trésor du musée. C’est le point du musée qui souligne le plus quelle était son ambition d’innovation. Cette Galerie du temps a complètement révolutionné la manière de faire des musées, en France et dans le monde, avec une approche qui consistait à casser complètement tous les codes du musée.

Donc, la Galerie du temps est un espace unique de 3 000 mètres carrés dans lequel plus de 250 chefs-d’œuvre, de l’Antiquité à la moitié du XIXe siècle, issus des collections du musée du Louvre « montent » vers vous, viennent vers vous.

Cette Galerie du temps offre aux visiteurs un véritable télescopage des périodes et des zones géographiques concernées par le musée du Louvre. On va de l’Europe du Nord jusqu’à l’Orient. Vous voyez, par exemple, comme nulle part ailleurs, le lien entre la Renaissance italienne et l’Antiquité.

Un visiteur dans la Galerie du temps au musée du Louvre-Lens.DENIS CHARLET / AFP

En 2012, avec sa Galerie du temps, le Louvre-Lens symbolisait le bijou, la vitrine par excellence de l’expertise muséale et du leadership culturel de la France dans le monde. Avec l’ouverture du Louvre d’Abou Dhabi en novembre dernier, le Louvre-Lens a-t-il pris un coup de vieux ? Car le Louvre d’Abou Dhabi propose également un concept universel et décloisonné, et surtout encore beaucoup plus riche. Via des prêts payés 265 millions d’euros, il a accès aux collections du musée du quai Branly, du musée d’Orsay, du centre Pompidou, du musée Guimet, etc. Donc, contrairement au Louvre-Lens, le Louvre-Abou Dhabi peut également présenter les arts premiers, les arts du Japon, l’art moderne… Le Louvre-Lens est-il devenu un Louvre low cost ?

Non, pas du tout. D’abord, c’est plutôt une fierté que le Louvre-Lens continue être un modèle pour les musées les plus innovants qui se créent aujourd’hui sur l’ensemble du territoire mondial. C’est ce qui s’est passé avec le Louvre-Abou Dhabi qui est largement inspiré de l’expérience du musée du Louvre-Lens, de cette expérience de l’universalité.

Pour ce qui concerne l’ouverture à d’autres régions du monde, notamment l’Asie non-musulmane et évidemment l’Afrique, c’est effectivement quelque chose sur quoi on travaille. Cela fait partie du projet qui est le mien et pour la période qui s’ouvre. Vous savez que je suis directrice du Louvre-Lens depuis un an et demi. Et j’ai d’ores et déjà proposé à Jean-Luc Martinez [le PDG du Louvre] de pouvoir réfléchir à prolonger et à élargir un petit peu cette galerie du temps à travers de quelques objets qui permettront d’apporter cette dimension encore plus universelle.

Par ailleurs, cette dimension, que ce soit l’art moderne ou d’autres régions du monde, elle est extrêmement présente aussi dans notre politique d’expositions temporaires. Je pense à des expositions comme Le Désastre de la guerre, qui donnait une place très importante à l’art du XXe siècle. On va ouvrir en mars prochain une exposition, L’Empire des roses, sur l’art des Qajars, cette dynastie qui régnait sur l’Iran de 1786 à 1925 et qui voit son ouverture à la modernité.

Je suis très attachée aussi à ce qu’on puisse ouvrir des expositions thématiques sur de grands thèmes qui touchent chacun d’entre nous. En septembre 2018, on va ouvrir une exposition sur l’Amour, une histoire de manières d’aimer qui fera la part belle au XIXe et XXe siècle. Sans compter une exposition que nous préparons sur Picasso et le Louvre pour 2020. Et une autre sur La couleur noire.

Des expositions sur Picasso, sur la modernité, sur La couleur noire en hommage aux « gueules noires », les mineurs de la région du Louvre-Lens… Est-ce que cela signifie que votre projet-phare des prochains cinq ans pour le Louvre-Lens est de le ramener dans la modernité et de confronter la collection du Louvre avec la vie d’aujourd’hui ?

Tout à fait. D’ailleurs, je pense, d’une manière générale, c’est aussi le défi du Louvre d’exister dans le monde d’aujourd’hui. Au musée du Louvre-Lens, l’insertion dans le contemporain faisait partie de l’ADN de cet établissement. Même l’architecture extrêmement futuriste, le parc, cet hommage ultra-contemporain au territoire minier dans lequel nous nous trouvons… d’emblée, le Louvre-Lens posait cette exigence de contemporain.

Par ailleurs, il y a un autre domaine où le musée propose du contemporain et de la création contemporaine, La Scène où il y a beaucoup de spectacles vivants. Enfin, pour aller encore plus loin : j’ai l’intention de faire davantage de place aux artistes vivants au sein du musée du Louvre-Lens dans les années qui viennent, à la fois pour soutenir nos activités, animer ou habiter notre parc, voire exposer leurs œuvres au sein du musée.

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