Johnny Hallyday, une obsession française

Johnny Hallyday, à Villeneuve d'Ascq, en juillet 2003.

Johnny Hallyday, à Villeneuve d’Ascq, en juillet 2003.

AP- Johnny Hallyday, la plus grande rock-star que la France ait jamais connue, est mort dans la nuit du 5 au 6 décembre à 74 ans, des suites d’un cancer du poumon, a annoncé à l’AFP son épouse Laeticia. Une icône ? Johnny Hallyday était cela bien sûr, mais plus encore : une marque, un personnage, une enseigne, une marionnette, un people… Pendant plus de cinquante ans, la France s’est passionnée pour ses chansons mais aussi pour ses amours, ses motos, ses enfants, ses frasques et ses caricatures.

Johnny, c’est le copain de plusieurs générations de la France prolétaire, c’est l’idole qui aide à vivre ces fans plus ou moins bien intégrés à la société que l’on croise dans les chansons Johnny à Vegas de Michel Delpech et NNy de Loïc Lantoine. Mais c’est aussi le simple d’esprit qui anone « ah que coucou » ou l’époux somnolent de « lé-tia-tia » dans « Les Guignols de l’info ». Le lien social et la caricature, la consolation et le ridicule. Et l’un n’exclut pas l’autre… Comment la France a-t-elle pu aimer de manière aussi contradictoire le même homme ?

La singularité de Johnny est qu’il a touché la société française tout entière et pendant si longtemps qu’il a toujours fini par être rédimé et absous de toutes ses fautes de goût et de tous ses échecs. Depuis l’aube des années 1960, aucun Français n’a vécu sans croiser Johnny, ses chansons ou son image. Il y a le Johnny de chacun et le Johnny de tous, le Johnny qui agace et le Johnny qui émeut aux larmes, le Johnny dont on se moque et le Johnny pardonné pour tout. Des dizaines de tubes, des centaines d’émissions de télévision, des dizaines de milliers d’images de presse pendant cinquante ans de carrière : il est si familier que Johnny existe à la fois au premier et au second degré, tel qu’en lui-même et par allusion, dans l’intimité de la mémoire de chacun et dans les délires les plus sarcastiques.

Saturation de l’espace médiatique

Johnny est partout parce qu’il ne s’est jamais refusé, jamais économisé. Au contraire, il a toujours employé – de son propre chef ou sur l’impulsion de son entourage professionnel – la même technique de saturation de l’espace médiatique : on doit le voir toujours et partout, que ce soit sur une scène, en photo avec les puissants du jour, chevauchant une moto, au bras d’une nouvelle femme, dans la quiétude paradoxale de son rôle de père, à la sortie d’une boîte de nuit… Dès son entrée en gloire, à l’aube des années 1960, il est à la fois une vedette de la chanson et un phénomène de société, un artiste et une curiosité. Il enregistre des disques et donne des concerts, mais son public intéresse la presse, mais sa vie privée intéresse son public, mais ce qu’il représente est décrypté par ceux que la jeunesse américaine appelle l’establishment – les hommes politiques, les professeurs d’université, le clergé ou les responsables du maintien de l’ordre. C’est Edgar Morin, un sociologue, qui baptise officiellement sa génération de « yé-yé », un éditorialiste d’à peine trente ans compare ces jeunes gens aux foules acclamant Hitler dans les années 1930, les gamins veulent savoir où il en est avec Sylvie, la révolution musicale qu’il incarne scandalise de jeunes chanteurs « rive gauche » et émerveille le vieux Maurice Chevalier…

Dès lors, Johnny Hallyday est à la fois icône, enjeu, champ de bataille. Pendant plus de cinquante ans, on écoute ses disques et on décode sa garde-robe, on admire ses motos et on tient la gazette de ses amours. On le raille aussi fort qu’on l’aime. Il peut se permettre d’être tour à tour hippie, loubard, biker, crooner ou personnage de science-fiction, il pourra toujours compter sur son public, noyau à la fois fidèle et mouvant (« les jeunes », les prolos, les rebelles, les exclus, les quinqua, les néo-beaufs, les bobos, tout le monde tour à tour…), et suscitera toujours ricanements et critiques des grincheux.

Pantin des médias ou voix du peuple

Une certaine droite déteste le vacarme du rock ? Un jeune militant d’une autre droite nommé Jean-Pierre Raffarin monte sur scène pour l’imiter devant ses camarades. Une certaine gauche déteste le rock franchouillard en français (« rock pétainiste », disent même les plus furieux) ? Une autre gauche aime rêver avec lui d’une Amérique romanesque et libertaire. Est-il le symbole d’une variété française définitivement provinciale qui imite les Anglo-Saxons, ou le seul Français capable d’acclimater les emphases et les ivresses du rock ? Est-il le pantin des médias ou la voix du peuple muée en œuvre d’art ? Les humoristes et les imitateurs font leur miel de Johnny braillant « O-o-optic 2000 ». Mais la chaîne de lunetiers y a gagné une notoriété et une légitimité qu’aucun investissement publicitaire ne lui avait jamais apportées.

Voilà pourquoi, du bout des lèvres ou avec un enthousiasme sans fard, tous les présidents de la Ve République ont un jour ou l’autre serré la main de Johnny, du général de Gaulle le conviant à l’arbre de Noël de l’Elysée à Nicolas Sarkozy l’invitant personnellement à la fameuse « nuit du Fouquet’s ». Voilà pourquoi tant d’événements de sa vie deviennent des affaires nationales uniquement parce qu’elles arrivent à la plus grande star française, qu’il entre en guerre contre sa maison de disques ou qu’il adopte deux enfants en Asie. Voilà pourquoi, après des décennies d’un intérêt pour sa plus grande idole, la France aura quelque difficulté à se trouver un aussi beau consensus.

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