Biennale de Bamako: une vidéo sans images de la Tunisienne Héla Ammar

Captation d’écran de la vidéo «Why do you ask?», de l’artiste tunisienne Héla Ammar, exposée jusqu’au 31 janvier 2018 aux 11e Rencontres de Bamako.

Captation d’écran de la vidéo «Why do you ask?», de l’artiste tunisienne Héla Ammar, exposée jusqu’au 31 janvier 2018 aux 11e Rencontres de Bamako.

AP- L’artiste visuelle Héla Ammar travaille beaucoup sur le corps et l’identité de la femme. À la Biennale de photographie africaine à Bamako, cette Tunisienne présente une installation vidéo très originale, sans images, à proprement parler. Entretien.

RFI : Héla Ammar, vous présentez à cette 11e Biennale de Bamako une œuvre un peu particulière. Vous êtes photographe, vous êtes donc une femme d’image, et pourtant, l’œuvre que vous proposez au public est une installation vidéo, une vidéo sans images.

Héla Ammar : Oui, tout à fait. Je suis artiste visuelle, beaucoup plus que photographe, et je travaille beaucoup avec l’image. Mais pour cette vidéo, il m’a semblé que l’image était complètement superflue, en réalité. Pour la décrire un tout petit peu, c’est une vidéo qui va avec une écriture. Des phrases écrites en noir sur un fond blanc compilant des réponses à une question non formulée.

Plusieurs jeunes et moins jeunes répondent à cette question non formulée de la migration : « Pourquoi est-ce que vous voulez partir ? » Mais la vidéo ne s’intitule pas « Pourquoi est-ce que vous voulez partir ? ». Elle s’intitule Why do you ask ? C’est-à-dire : Pourquoi est-ce que vous demandez ?

Pourquoi est-ce que vous me posez cette question ?

Pourquoi est-ce que vous demandez ? Pourquoi est-ce que vous posez cette question ? En réalité, c’est une compilation.

Et toutes les réponses commencent par « because ». Ensuite, on continue la phrase.

« Because »… Parce que, parce que… jusqu’à la dernière réponse : « Pourquoi est-ce que vous demandez ? » En réalité : « Why do you ask ? »

Évidemment, ça fait réfléchir tous ceux qui passent devant l’écran et qui s’y arrêtent. C’est vrai, c’est très curieux. Au premier abord on a envie d’aller jusqu’au bout et la conclusion, effectivement, est extrêmement ouverte. On ne sort pas indemne d’une œuvre comme celle-ci. Mais pourquoi est-ce que vous avez décidé de ne pas mettre d’images ? Quel est le déclic qui a fait que vous vous en êtes passée cette fois-ci ?

Je pense que c’est un déclic complètement inconscient. Parce que je n’ai pas beaucoup réfléchi avant de le faire, finalement. Ce n’était pas un choix délibéré de faire cette vidéo. Elle est arrivée au courant d’une résidence de trois mois, que j’ai faite avec une association qui s’appelle La Rue et qui est la promotrice de Dream City, une biennale d’arts contemporains à Tunis. C’est une résidence de trois mois, dans un quartier particulièrement défavorisé, qui ne se trouve pas dans les régions marginalisées de la Tunisie, mais qui se trouve au centre historique de la ville, dans la médina de Tunis.

Et j’ai eu à accompagner cinq jeunes de 17 à 24 ans, qui se partagent les problématiques vécues par la jeunesse tunisienne en ce moment : l’échec scolaire, le chômage, la précarité, la violence, la drogue aussi. Et cette question, en fait ces réponses – sans même poser la question – étaient récurrentes. C’est-à-dire que la réponse était là, sans même avoir à poser la question. L’ailleurs était omniprésent dans leur quotidien. Un ailleurs complètement fantasmé, un ailleurs qui est aussi complètement interdit.

Il y a une sorte de vraie violence entre celui qui pose la question et celui ou celle qui la reçoit. On n’est pas du tout dans une relation égalitaire.

Non, nous ne le sommes pas. Finalement, je suis Tunisienne de la même manière que le sont les autres jeunes. J’ai le droit à cette mobilité, je ne me pose même pas cette question. Évidemment, je me la pose, parce qu’il me faut quand même un visa pour pouvoir partir, mais je l’obtiens, alors que d’autres ne rêvent même pas de pouvoir l’avoir. C’est là où réside cette violence. C’est une violence complètement intégrée dans le quotidien, alors que vous me demandiez pourquoi il n’y a pas d’image. Les images qu’on voit à la télévision ou dans tous les médias, à force de les voir et malgré leur atrocité, sont banalisées par la récurrence et font oublier les êtres humains, parfois, qui sont derrière, les voix qui sont derrière. Et elles font surtout oublier les motivations personnelles qui mènent ces gens-là à vouloir partir ou à risquer leur vie, pour arriver ailleurs.

La photographe tunisienne Héla Ammar.
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