Algérie: après un an de manifestations, le Hirak peine à envisager l’avenir

Des étudiants algériens manifestent le 18 février 2020 à Alger, la capitale, quelques jours avant le premier anniversaire du mouvement du « Hirak ». RYAD KRAMDI / AFP

Alger, AP- Le 22 février 2019, les Algériens manifestaient à travers tout le pays pour dénoncer le projet de cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Un an plus tard, d’Annaba à Oran, ils s’interrogent sur la suite du mouvement de protestation, alors que le nouveau président Abdelmadjid Tebboune ne semble pas convaincre.

Drapeau noué autour des épaules, un groupe de jeunes hommes reprennent un chant de supporters de football qu’ils ont adapté à l’actualité de la semaine. Dans le centre historique d’Annaba, des hommes et femmes défilent, téléphone portable brandi pour filmer. La ville, la quatrième plus grande du pays, proche de la frontière tunisienne, n’a pas cessé de manifester, depuis le début du mouvement de protestation algérien le 22 février 2019. Il y a un an, les habitants de la ville, comme ailleurs dans le pays, scandaient « Non au cinquième mandat » et « FLN dégage ». Aujourd’hui, ils demandent un changement de système politique.

Ce vendredi 21 février, pour « l’anniversaire du Hirak », Mourad Ghoualmi retournera peut-être manifester, lui qui a arrêté depuis l’élection d’Abdelmadjid Tebboune. « Je suis partisan de le laisser travailler quelques mois et de voir », explique cet ancien responsable d’entreprise publique. Son épouse, Nacera Ghoualmi, enseignante à l’université, n’est pas d’accord : « Même si le nombre de personnes a diminué, on ne peut pas se permettre d’arrêter de demander que ce système disparaisse. Le seul moyen qu’on a pour le moment, c’est de manifester pacifiquement ».

« Traduire les slogans »

« Pour le moment, rien n’a vraiment changé, estime Amel Nouaouria Bouharis, consultante en management. On sait que si on rentre chez nous, c’est comme si on n’avait rien fait ». Elle en veut aussi aux pays étrangers, dont la France, qui « n’aiment pas le Hirak ». Elle énumère les intérêts économiques dans la région et les partenariats « qui n’ont rien de gagnant-gagnant ». Mais elle reconnaît que quelque chose est en cours dans la société. À Annaba, les manifestations ont créé des liens entre des habitants et ont provoqué une flambée d’initiatives citoyennes. « On apprend à être citoyen, résume Amel Nouaouria Bouharis, qui estime qu’il reste du travail. Aujourd’hui, on doit arriver à traduire les slogans, demander aux gens comment ils voient la nouvelle Algérie ».

Manifestation du 21 février 2020, à Alger.
Manifestation du 21 février 2020, à Alger. RFI/Leïla Beratto

À 300 kilomètres plus à l’est, dans la ville très commerçante de Sétif, un groupe de jeunes passionnés de cinéma ont traduit leurs revendications par des actes : « Quand on dénonce le système, on dénonce des pratiques, nous explique Salim Frahtia, le porte-parole du collectif « Un cinéma pour Sétif ». Nous avons donc demandé la réouverture des salles de cinéma de la ville qui sont fermées depuis trente ans. L’une des salles a été rénovée deux fois avec l’argent du contribuable. Les sièges sont neufs mais elle reste fermée ! »

Le collectif tourne un court-métrage, mettant en scène un acteur de la ville, Samir El Hakim, et s’entoure de jeunes bénévoles pour aller présenter la pétition aux habitants. « En un après-midi, on a récolté plus de deux mille signatures et deux semaines plus tard, la maison de la culture a accepté que les projections des ciné-clubs puissent se faire dans ses locaux », ajoute-t-il. Les membres du coIlectif refusent de parler de victoire. « Ce n’est qu’un juste retour des choses ». Mais ils rient en se demandant « pourquoi ils ne l’ont pas fait avant ? »

« L’avenir n’est pas clair »

La caractéristique de ce mouvement de protestation, inédit depuis l’indépendance du pays en 1962, est son caractère pacifique, mais aussi le fait qu’il est resté très horizontal. Après une année, même si des personnalités semblent avoir émergé dans certaines régions, ni les partis politiques d’opposition existants ni les organisations de la société civile n’ont réussi à mettre fin à la défiance des Algériens et à se construire en alternative. « C’était l’unique occasion depuis 1962 de fédérer autour d’un projet commun, mais ils n’ont pas été capables de le faire », se désole Selim, 42 ans, architecte à Oran, la deuxième ville du pays.

Son amie Wiam, 30 ans, renchérit : « Ils ne sont pas prêts à élargir leur base en réalité, à s’ouvrir aux autres ». La jeune femme s’inquiète : « Peut-être qu’il faudrait désigner des porte-paroles. Parce qu’il n’y a pas de discussions. Eux continuent à imposer leur vision. Nous, on continue à marcher. Mais au bout d’un moment, on va se fatiguer ». Un an après le début de la protestation, le débat est virulent : faut-il se structurer ? Comment ? Avec qui ? Et surtout, est-ce que le pouvoir laissera faire ?

Dahbia, 31 ans, enseignante en architecture à Mostaganem résume : « Pour l’instant, on n’a pas le courage de construire un parti politique de zéro et on ne trouve pas de parti qui nous convienne. L’avenir n’est pas clair ».

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