Coronavirus: les autorités turques rechignent à décréter un confinement

Un agent sanitaire désinfecte le Grand Bazar d’Istanbul en pleine pandémie de coronovirus le 25 mars 2020. REUTERS/Umit Bektas

AP- En Turquie, la propagation du nouveau coronavirus s’accélère ces derniers jours. Mais l’attitude des autorités entraîne une certaine confusion. Ces dernières multiplient les restrictions tout en se montrant réticentes à décréter un confinement national, pourtant réclamé par les principaux partis d’opposition et une partie de la population.

Jusqu’au dépistage d’un premier malade du Covid-19 sur le territoire turc, le 11 mars, les autorités semblaient croire – ou vouloir faire croire – que la pandémie pouvait épargner ce carrefour géographique de 83 millions d’habitants. Le 8 mars, sur Twitter, le ministre de la Santé, Fahrettin Koca, se félicitait que la Turquie ait « réussi jusqu’ici à ne pas rejoindre la liste » des 104 pays alors touchés par le nouveau coronavirus. Moins de 20 jours après le premier cas, lundi, le bilan officiel était pourtant déjà lourd : 168 morts et 10 827 patients dépistés.

Le gouvernement turc a certes adopté assez tôt des mesures de précaution et continue, chaque jour, de durcir les restrictions. Les frontières du pays et la plupart des lieux accueillant du public sont fermés, les vols internationaux suspendus, les déplacements d’une ville à l’autre strictement limités (soumis à une autorisation préfectorale pour les voyages en car ou en avion, à un test de température pour les trajets en voiture). Les plus de 65 ans et les personnes atteintes de maladies chroniques ont l’ordre de rester chez elles.

La stratégie de la « quarantaine volontaire »

Mais le confinement s’arrête là. Les autorités appellent les Turcs plus jeunes et non malades à ne pas sortir de chez eux, mais elles n’imposent rien – ni aux citoyens, ni aux entreprises. Ankara a choisi la stratégie de la « quarantaine volontaire », ainsi que l’a répété lundi soir le président Recep Tayyip Erdogan, estimant que la Turquie, « par comparaison avec l’Europe et les Etats-Unis, [était] l’un des pays les plus près d’empêcher la propagation de la maladie ».

Si les rues de Turquie sont effectivement clairsemées, des centaines de milliers de Turcs continuent de se rendre au travail. « Certains clients font comme si rien n’avait changé et refusent d’interrompre les chantiers », explique Miray, une architecte d’Istanbul. « Ce qui veut dire que nous faisons toujours des réunions de chantier, que les ouvriers travaillent toujours côte à côte dans des espaces réduits… Les chefs de chantier portent des masques et des gants, mais les ouvriers, rien… L’autre jour, l’un d’eux m’a dit : “Nous sommes obligés de travailler pour vivre. Mais si seulement ils s’arrangeaient pour que nous puissions dormir sur le chantier… Au moins nous n’aurions pas la crainte de contaminer nos familles.’’ Je lui ai donné raison. »

Des voix s’élèvent pour un confinement total

En Turquie, de plus en plus de voix s’élèvent pour exiger un confinement strict. Le principal parti d’opposition, le CHP social-démocrate, réclame même un couvre-feu national, tout comme Ekrem Imamoglu, le maire d’Istanbul, mégapole de 16 millions d’habitants. « Istanbul est l’une des villes les plus peuplées du monde et l’épidémie s’y propage très vite. Nous devons sans attendre décréter un couvre-feu. Si nous ne sommes pas courageux aujourd’hui, il sera peut-être trop tard demain », s’est inquiété lundi le maire, tranchant avec le discours rassurant du gouvernement.

C’est aussi ce qu’attend l’architecte Miray, en même temps que l’annonce de mesures de chômage partiel pour les salariés et travailleurs intérimaires. « Dans quelques jours, je ne ferai plus que du télétravail. J’ai les moyens de dire “non” aux clients qui me demandent de venir sur les chantiers. Mais tout le monde n’a pas ces moyens-là », observe la jeune femme, qui dit « ne pas comprendre pourquoi un confinement total n’est toujours pas imposé. Certains disent que c’est pour des raisons économiques. Mais tout de même ! »

Depuis le début de la crise, les rares prises de parole de Recep Tayyip Erdogan (qui prononce, d’ordinaire, au moins un discours par jour) se concentrent en effet sur les mesures de soutien à l’économie turque, notamment un plan d’aides de 14 milliards d’euros dévoilé le 18 mars. Selon de nombreux observateurs, les conséquences d’un confinement strict pour l’économie, fragilisée ces dernières années, expliqueraient la réticence du pouvoir à prendre des mesures drastiques, malgré les recommandations scientifiques et même, semble-t-il, celles du ministre de la Santé.

« Le message n’est pas clair »

Depuis son appartement d’Amasya, province située dans la région de la mer Noire, Ilmiye estime que la stratégie du pouvoir entretient la confusion. Cette retraitée vit avec sa mère de 89 ans et n’a pas le droit de sortir, sous peine d’amende. Elle voudrait qu’il en aille de même pour tous ses concitoyens. « Les autorités ne font que leur “conseiller’’ de ne pas sortir de chez eux, mais ça ne peut pas fonctionner ainsi : soit vous confinez tout le monde, soit personne. Sinon, le message n’est pas clair », estime cette ancienne institutrice de 66 ans. « Moi, j’habite sur une avenue passante et je peux vous dire que l’avenue reste bien animée… »

Ilmiye est de plus en plus inquiète : la semaine dernière, la tante de sa belle-fille est morte du Covid-19. Elle vivait aussi à Amasya, mais Ilmiye n’a aucun moyen de savoir à quel point sa région est touchée car les autorités ne livrent aucun détail sur les villes où sont recensés les malades et les décès.

Une autre information est quant à elle passée relativement inaperçue dans les médias turcs ces derniers jours : par crainte de transformer une crise humanitaire en crise sanitaire, les autorités ont fait évacuer la plupart des migrants massés à la frontière gréco-turque depuis que le président Erdogan avait annoncé, fin février, « l’ouverture des portes » de l’Union européenne. Des milliers de personnes ont finalement quitté la zone dans des bus affrétés par l’Etat pour être transportées vers des centres de rétention, où elles ont été placées en quarantaine.

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