Persécution de la minorité ouïghour: Pékin dément et poursuit ses méthodes

© Fournis par Slate En avril 2018, des manifestant·es belges demandaient déjà à l’Europe d’agir pour que la Chine ferme ses centres de rééducation. | Emmanuel Dunand / AFP

AP- Les Ouïghour·es, peuple turcophone et musulman sunnite, vivent au Xinjiang, la province la plus à l’est de Chine. Xinjiang signifie en chinois «nouvelle frontière». En 1960, lors de la brouille entre les régimes communistes russe et chinois, plusieurs centaines de milliers de personnes ouïghoures ont quitté la Chine pour aller au Kirghizistan qui était alors une région de l’URSS. Aux leaders politiques locaux étonnés de ce déplacement soudain de population, ces femmes et hommes ont expliqué que les radios chinoises répétaient que les Soviétiques avaient rompu avec le communisme et que c’est ce qui les avait poussés à venir. Les responsables soviétiques de la région leur ont fermement répliqué qu’il n’en était rien et que c’était en réalité la Chine qui avait abandonné le marxisme. La plupart de ces personnes ouïghoures ont été renvoyées au Xinjiang.

Cette région bénéficie comme quatre autres d’un statut dit d’autonomie et couvre un sixième de la surface de la Chine. Elle contient d’importantes ressources naturelles en gaz, pétrole et terres rares tandis que 80% du coton chinois y est produit. Par ailleurs, les routes de la soie ont transité pendant des siècles par le Xinjiang et le régime de Pékin a relancé en 2015 cet itinéraire –avec cette même dénomination de routes de la soie– pour faire passer le commerce chinois vers l’Asie centrale et le Moyen-Orient. Avec les années, 10 millions de Chinois·es Hans, l’ethnie qui représente 90% de la population en Chine, se sont installé·es au Xinjiang. La communauté ouïghoure, elle, est de 12 millions.

Timide intégration, violentes répréssions

De 1979 à 1995, Pékin a pratiqué une politique d’ouverture au Xinjiang. Beaucoup d’efforts étaient faits pour assimiler cette minorité musulmane à la culture chinoise mais, en même temps la tolérance religieuse s’accompagnait d’autorisations de voyager et de faire le pèlerinage à la Mecque. L’attitude des dirigeants a commencé à changer en 1995 lorsque des émeutes ont éclaté dans la ville d’Aksou tandis qu’apparaissait le Parti islamique du Turkestan, mouvement d’idéologie salafiste qui revendique l’indépendance du Xinjiang. De plus, à partir des années 2000, augmentait le nombre de jeunes qui rejoignaient Al Qaïda en Afghanistan. Pékin a alors mis en place une politique de lutte contre le radicalisme musulman qui s’est peu à peu réorientée vers l’éradication de la culture ouïgoure au Xinjiang.

Des événements tragiques vont renforcer cette tendance répressive. Entre autres, en 2009 à Urumqi, la capitale du Xinjiang, les Hans sont la cible de violentes attaques. Il y a près de 200 individus morts et plus de 1.200 autres blessés. En 2013, à Pékin, un Ouïghour accompagné de sa femme et de sa mère fonce en voiture dans la foule près de l’entrée de la Cité interdite, non loin du portrait de Mao. Deux touristes perdent la vie ainsi que l’homme et les deux femmes à bord du véhicule qui prend feu. Il y a 42 blessé·es. En 2014, à la gare de Kunming, au Yunnan, huit Ouïghours (six hommes et deux femmes) tuent 31 personnes à l’arme blanche et en blessent 143. Quatre de ces terroristes sont abattus par la police, un cinquième est blessé et les trois derniers s’enfuient et seront arrêtés quelques jours plus tard. Toujours en 2014, un attentat à la bombe cause la mort de trois personnes et 90 sont blessées dans un marché de Urumqi. La veille, Xi Jinping avait visité la ville.

De 1979 à 1995, Pékin a pratiqué une politique d’ouverture. Beaucoup d’efforts étaient faits pour assimiler les Ouïghour·es à la culture chinoise.

À partir de 2015, la lutte de Pékin contre les séparatistes ouïghours prend une nouvelle ampleur. Les hommes et femmes à la tête de la police chinoise invitent des spécialistes étrangers de la lutte antiterroriste, dont des membres de la DGSE, à présenter leurs méthodes de travail contre le terrorisme. Mais c’est sur un mode systématique et dur que la répression est organisée au Xinjiang. Nombre de mosquées sont fermées, les prénoms islamiques ne sont plus autorisés et les pèlerinages à la Mecque deviennent quasi impossibles. Des cadres communistes Hans s’installent dans des familles pour contrôler ce qui s’y fait et s’y dit.

Les enfants sont envoyés dans des écoles étroitement liées au Parti communiste et où le nationalisme chinois est enseigné. Des femmes subissent la pose forcée de stérilets et la ligature des trompes. Pour faciliter, la construction de bâtiments modernes, l’architecture traditionnelle de Kashgar a été grandement détruite.

Trump riposte, la France veut vérifier sur place

La minorité ouïghoure ne parvient guère à se faire entendre. Il y a eu une femme, Rebiya Kadeer, issue de la noblesse traditionnelle ouïghoure, qui réussissait à rencontrer des journalistes occidentaux à Pékin pour parler du sort de son peuple. Après des années de prison, elle a fui aux États-Unis en 2005 où elle préside un congrès mondial des Ouïghours.

Les informations actuelles sur le Xinjiang sont principalement fournies par des satellites américains. À partir de 2017, ils ont repéré la mise en place de «centre de transformation par l’éducation» dans toute la région. Il s’agit en fait de camps de rééducation où sont envoyés des hommes qui n’ont pas rasé leur barbe, des femmes qui portent le voile ou ceux qui se sont fait surprendre en train de lire le Coran. Un million de personnes au moins semblent être ainsi internées entre plusieurs semaines et une année, sans motifs clairement définis. Des vidéos sur ces camps apparaissent parfois sur les réseaux sociaux.

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Un des centres d’internement dans la région du Xinjiang. Plus d’un million de ouïghour·es y seraient interné·es de façon préventive et sans procès. | Greg Baker / AFP

Depuis 2018, où des ONG occidentales ont commencé à dénoncer les méthodes de Pékin, le traitement réservé à cette minorité du Xinjiang n’a pas ému grand monde. À l’exception du gouvernement turc, sensible au sort de cette population proche de la Turquie par la langue et la culture, qui a constamment protesté auprès de Pékin. Les autres pays musulmans, dans leur ensemble, n’ont pas voulu endommager leurs relations économiques avec la Chine et ont considéré que les questions du Xinjiang relevaient de la souveraineté chinoise.

Les points de vue évoluent depuis la crise du Covid-19 qui a mis en cause des comportements chinois opaques. Donald Trump, désireux d’affirmer sa fermeté par rapport à Pékin tout au long de sa prochaine campagne présidentielle, a mis le sort des Ouïghour·es dans la liste des reproches faits à la Chine. Onze entreprises chinoises accusées de participer aux persécutions de populations ouïghoures au Xinjiang sont désormais interdites de toute activité aux États-Unis. Le département d’État estime qu’elles sont «impliquées dans des violations des droits de l’Homme liées à la mise en œuvre de la campagne de répression, d’incarcération de masse, de travail forcé, de collecte involontaire de données biométriques et d’analyses génétiques visant les minorités musulmanes de la région autonome ouïgoure du Xinjiang».

Les autres pays musulmans, dans leur ensemble, n’ont pas voulu endommager leurs relations économiques avec la Chine.

En France, le 20 juillet, Jean-Yves Le Drian a répondu à une question à l’Assemblée nationale en «condamnant avec beaucoup de fermeté […] tout le système répressif mis en place au Xinjiang» et en insistant: «Toutes ces pratiques sont inacceptables car elles vont contre les principes universels des droits de l’homme et nous les condamnons avec beaucoup de fermeté.» Ces propos ont amené, à Pékin, Wang Wenbin l’un des porte-parole du ministère des Affaires étrangères, à répliquer que la politique chinoise au Xinjiang «ne relève pas des droits de l’Homme ni de la liberté de culte, mais de la lutte contre le terrorisme et le séparatisme». Selon lui, dire que plus d’un million de la population ouïghoure serait emprisonnée «relève du mensonge». Et il conclut que la politique de Pékin au Xinjiang «ne vise aucun groupe ethnique spécifique ni aucune religion».

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Le gouvernement turc est sensible au sort de cette population proche de la Turquie par la langue et la culture. | Adem Altan / AFP

Le lendemain, le 21 juillet, toujours à l’Assemblée nationale, Jean-Yves Le Drian réagit à son tour en disant, sous les applaudissements des députés: «Puisqu’ils disent que mes propos sont infondés, nous proposons qu’il y ait une mission internationale émanant d’observateurs indépendants, sous la houlette de la Haut-commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU, Madamde Bachelet, qui se rende sur place, qu’ils voient et qu’ils rendent témoignage, puisque si les autorités chinoises disent que ça n’existe pas alors, il faut aller l’attester sur place.»

Pour l’instant, rien n’indique que la Chine pourrait accepter cette mission. L’ambassade de Chine en France a simplement publié le 23 juillet un communiqué pour expliquer notamment que les responsables politiques français ont été induits en erreur par des «calomnies» diffusées par les États-Unis, l’Australie ou le Royaume-Uni.

Avenir incertain entre les mains de Pékin

Pékin peut difficilement ignorer les critiques de plus en plus précises qui se développent dans le monde contre son attitude à l’égard des Ouïghour·es. Il est probable que la question est examinée de près dans les hautes sphères du Parti communiste chinois. D’autant que, dans l’histoire de la chute du communisme en URSS, les révélations sur le système pénitentiaire du goulag avaient, à l’évidence, joué un rôle.

Une différence de taille est que dans la Chine actuelle, la population, dans sa très grande majorité, ne désapprouve pas vraiment le sort infligé par les autorités à ce peuple, largement assimilé à des terroristes. Encore qu’aucun sondage n’ait été fait en Chine à ce sujet.

En tout cas, vis-à-vis du reste du monde, Pékin peut décider de traiter cette question ouïghoure avec plus de tolérance et d’ouverture. Ou au contraire, le régime chinois peut montrer qu’il n’a aucune intention d’évoluer. Il suffit pour cela qu’il ne change rien à ses méthodes au Xinjiang.

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