Les États-Unis sont-ils au bord d’une insurrection armée?

© Fournis par Slate Des membres de milices d’extrême droite et des suprémacistes blancs armés, en Géorgie, le 15 août. | Logan Cyrus / AFP

AP- David Kilcullen est l’une des principales autorités mondiales en matière d’insurrections. Il les étudie depuis des décennies. Il les a combattues, d’abord en tant que soldat d’infanterie dans l’armée australienne, puis en tant que conseiller de l’armée américaine. Ses derniers travaux universitaires ont porté sur leur rôle dans les conflits urbains.

Aussi, lorsque Kilcullen affirme que les États-Unis sont actuellement dans un état «pré-insurectionnel», il peut être intéressant de s’asseoir pour l’écouter (en tremblant un peu tout de même).

La définition officielle d’une insurrection aux États-Unis est «l’utilisation organisée de la subversion et de la violence afin de s’emparer du pouvoir politique, de le supprimer ou de le compromettre». Un état «pré-insurrectionnel» peut se produire lorsque «des actions désorganisées menées par divers groupes» –suivies par l’organisation, la formation, l’acquisition de ressources (notamment des armes) et le renforcement du soutien public– entraînent des «incidents violents de plus en plus fréquents», reflétant «une meilleure organisation et une structuration des projets».

Kilcullen soutient que c’est ce à quoi nous avons assisté ces derniers mois avec les vagues de provocations et de violences urbaines qui ont frappé les villes américaines à la suite du meurtre de George Floyd par des policiers, le 25 mai dernier. Dans l’ensemble, ces violences n’ont pas été le fait des manifestant·es, mais d’extrémistes –aussi bien de gauche que de droite– qui se sont greffé·es aux manifestations et contre-manifestations, profitant du désordre.

Dans certains cas, les violences ont été commises par des «idiots individuels» (comme les appelle Kilcullen), comme ce fut le cas notamment pour Kyle Rittenhouse, le «gardien» autoproclamé de 17 ans, qui, après avoir lu les délires en ligne de la droite radicale, a quitté son Illinois natal pour rejoindre Kenosha, dans le Wisconsin, où, armé d’un fusil semi-automatique, il a fini par tirer sur trois personnes, tuant deux d’entre elles, qui manifestaient après le meurtre par des policiers de Jacob Blake.

Ondes de choc

La violence augmente aux États-Unis. D’après un rapport récent de l’Armed Conflict Location & Event Data Project (qui observe habituellement les violences dans les pays en guerre), 20 groupes violents –de droite comme de gauche– ont pris part à plus de 100 manifestations liées à la mort de George Floyd. En juin, il y a eu 17 contre-manifestations menées par des groupes de droite, dont l’une a déclenché des violences. En juillet, on a recensé 160 contre-manifestations, dont 18 avec violence.

Des incidents qui, par le passé, auraient pu rester locaux, deviennent rapidement viraux, à l’échelle nationale ou mondiale.

Les milices armées ne sont pas une nouveauté aux États-Unis. Il y a dix ans, Kilcullen avait recensé quelque 380 groupes de droite et 50 de gauche, dont beaucoup étaient armés. Au début des années 1990, le face-à-face entre le FBI et la secte des Davidiens à Waco, au Texas, fait 80 morts. L’événement incite alors Timothy McVeigh et ses amis extrémistes à faire exploser un bâtiment fédéral à Oklahoma City, tuant 168 personnes. À la fin des années 1960 et au début des années 1970, des groupes d’extrême gauche tels que le Weather Underground posent des bombes à travers tout le pays, les Black Panthers sont impliqués dans des fusillades avec les forces de police à Oakland et Chicago, et plusieurs manifestations tant en faveur que contre la guerre du Vietnam (auxquelles participaient principalement des étudiant·es et des ouvrièr·es) s’achèvent en émeutes violentes.

En dehors de ces derniers heurts (qui n’impliquaient toutefois pas de groupes organisés et étaient loin de constituer des insurrections), ces incidents passés reflétaient rarement les clivages divisant les partis politiques du pays. C’est l’une des raisons pour lesquelles les conflits actuels sont différents et, potentiellement, plus dangereux.

Une autre différence et un autre danger est la prédominance des réseaux de télévision par câble et des médias sociaux, qui amplifient et propagent les ondes de choc. Des incidents qui, par le passé, auraient pu rester locaux, deviennent rapidement viraux, à l’échelle nationale ou mondiale, incitant d’autres personnes à se joindre à eux.

Après le double homicide de Rittenhouse à Kenosha, plusieurs militant·es de droite l’ont présenté comme un héros. Un animateur de la chaîne Fox News, Tucker Carlson, l’a salué pour avoir décidé qu’il devait «maintenir l’ordre quand personne d’autre ne voulait le faire». Ann Coulter, invitée régulière de Fox, a déclaré qu’elle voulait Rittenhouse «pour président».

La montée de la peur

Kilcullen a également observé, dans les médias sociaux des milices, une montée constante de la rhétorique «déshumanisante»: la gauche traite la droite de «parasites», la droite traite la gauche (en particulier l’aile gauche de Black Lives Matter) de «rats». Cette tendance peut-être mise en parallèle, et s’intensifie, avec l’hostilité mutuelle qui existe entre démocrates et républicains au Congrès et en politique en général.

Pendant ce temps, c’est une véritable poudrière qui est en train de se construire. Les demandes de casiers judiciaires auprès du FBI nécessaires à l’achat d’une arme ont atteint le record absolu de 3,9 millions en juin dernier. Beaucoup ont été faites par des personnes qui achetaient une arme pour la première fois (donc, par définition, peu entraînées et pouvant faire preuve d’imprudence). On estime à 20 millions le nombre d’Américain·es qui portent une arme à feu lorsqu’ils quittent leur domicile. Il suffit de quelques coups de feu pour que les choses s’embrasent. Même dans des cas d’insurrections particulièrement intenses comme en Irak après la guerre, seulement 2% des insurgé·es avaient concrètement fait usage de leur arme à feu.

«Toutes les guerres civiles et les insurrections de ces cinquante dernières années ont été motivées par la peur.» David Kilcullen, spécialiste des insurrections

Kilcullen voit dans ce qui se passe aux États-Unis un schéma similaire à celui qui a entraîné les insurrections en Colombie, en Libye et en Irak. Le facteur clé est la montée de la peur. Il cite le livre de Stathis Kalyvas The Logic of Violence in Civil War, qui observe que c’est la peur, et non la haine, qui est à l’origine des pires atrocités. «Toutes les guerres civiles et les insurrections de ces cinquante dernières années ont été motivées par la peur», explique Kilcullen. La politique et les tensions sociales actuelles sont dominées par trois peurs: la peur des autres groupes sociaux, la peur que ces autres groupes empiètent sur notre territoire et la peur que l’État n’ait plus la capacité de protéger la population.

Mais cela n’est pas une fatalité. «État pré-insurrectionnel» ne veut pas dire qu’une insurrection est inévitable. Les États-Unis ne sont encore qu’au tout début de ce processus (un «moment pré-McVeigh», comme le décrit Kilcullen), d’autant que l’ampleur des troubles a été exagérée, notamment pour des raisons politiques. S’il y a eu des violences durant les manifestations, cela s’est limité à quelques pâtés de maisons et ne s’est pas étendu à toute une ville. Contrairement à ce que prétendent Trump et d’autres personnalités politiques républicaines, New York n’est pas devenu un «enfer», Portland n’est pas «en train de brûler» et Chicago n’est pas devenu plus dangereux que l’Afghanistan.

En d’autres termes, les dirigeant·es politiques (au niveau local et national) ont encore le temps de calmer la tempête, d’éteindre les flammes et de faire taire les provocateurs et provocatrices violentes de tous bords, tout en s’attaquant aux problèmes sociaux, politiques et ethniques sous-jacents qui ont mis le feu aux manifestations (légitimes).

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La loi et l’ordre

Malheureusement, le président Donald Trump n’a aucun intérêt à voir le calme régner. Au contraire, il attise délibérément les flammes dans le cadre d’une stratégie électorale cynique. Il a refusé de critiquer Rittenhouse, considérant ses actions comme de la légitime défense. En général, il ne s’en prend qu’aux militant·es de gauche, comme les militant·es antifas, mais n’attaque jamais ceux et celles de droite, comme les Boogaloo Bois, le Patriot Prayer ou les Proud Boys. En outre, il a associé les militant·es antifas aux manifestant·es réellement pacifiques de Black Lives Matter et au Parti démocrate. Ses déclarations encouragent des forces de l’ordre, dans certaines villes, à adopter le même point de vue. À Kenosha, des policièr·es ont été filmé·es en train de lancer des bouteilles d’eau à des militants armés de droite, les remerciant de leur venir en aide.

Donald Trump menace également de supprimer les aides fédérales aux villes dont les maires sont Démocrates et dont le taux de criminalité est en hausse, les qualifiant de «juridictions anarchistes». Il a dépeint son opposant, Joe Biden, comme un politicien faible «esclave» des gauchistes, ignorant le long passé de Biden au centre-gauche et ses nombreuses dénonciations des violences et pillages, quelles qu’en soient les causes.

La volonté de Trump est de faire naître la peur –peur de la violence, du désordre, du changement– et de se dépeindre comme le dernier bastion de la loi et de l’ordre. C’est une tactique étrange pour un président sortant, et il n’est pas certain que le stratagème fonctionne. Mais, comme le soulignent David Kilcullen et Stathis Kalyvas, il ne se méprend pas sur la puissance de la peur. Le problème est que les premiers incidents peuvent déclencher un cycle de violence, de représailles et de contre-représailles qui s’alimentera lui-même. «Peu importe la motivation d’origine, explique Kilcullen. C’est un mouvement qui s’auto-entretient.»

Le rapport de l’Armed Conflict Location & Event Data Project conclut: «Dans cet environnement hyper-polarisé, les forces de l’ordre fédérales adoptent une approche plus sévère envers les dissidents, les acteurs non étatiques deviennent plus actifs et affirmés, et les contre-manifestants cherchent à résoudre leurs différends politiques dans la rue. Sans effort important d’apaisement, ces risques vont continuer à s’intensifier à mesure que les élections s’approcheront et ils risqueront de déborder en novembre si les résultats sont retardés, qu’ils ne sont pas concluants ou s’ils sont rejetés sous prétexte d’élections frauduleuses.»

En bref, concluent les auteurs, «les États-Unis sont en crise». La prochaine élection présidentielle (la manière dont elle se déroulera autant que son résultat) sera déterminante pour savoir jusqu’à quel point le pays va continuer à s’enfoncer dans la crise.

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