«Les impressionnistes à Londres», une histoire d’exil peu connue

Claude Monet, Le Parlement de Londres, effet de soleil, 1903, huile sur toile, Brooklyn Museum, New York, legs de Grace Underwood Barton.

AP- À l’époque, en 1870, c’est la guerre entre la France et la Prusse. Pour survivre et continuer leur art, des artistes français se réfugient à Londres, dont les impressionnistes comme Monet, Pissarro ou Tissot. Cet aspect peu connu de l’impressionnisme entre 1870 et 1904 est pour la première fois montré au Petit Palais à Paris à travers de 140 œuvres. Une exposition aussi didactique qu’impressionnante intitulée « Les impressionnistes à Londres, artistes français en exil ». Pourquoi cela nous apprend-il des choses sur l’histoire de l’art et notre monde aujourd’hui, nous racontent les commissaires Isabelle Collet du Petit Palais et Caroline Corbeau-Parsons de la Tate Britain dans un entretien croisé.

RFI : Pourquoi cette exposition est-elle unique ?

Isabelle Collet : L’exposition est unique et nouvelle, parce qu’elle rassemble des œuvres très connues, mais dans un contexte qui l’est moins, celui d’un groupe d’artistes français amenés à partir à l’exil à Londres et à prolonger leur travail d’une manière différente sur ce nouveau territoire, dans une Angleterre qui, à ce moment-là, est très différente de la France.

Caroline Corbeau-Parsons : On n’a jamais vraiment regardé quels étaient les réseaux et les relations entre artistes français et britanniques et surtout quelle était leur expérience de Londres, leur expérience en tant qu’artiste exilé.

Pourquoi les artistes français partent-ils à Londres ?

Isabelle Collet : Ils partent de Paris, d’abord du fait de la guerre 1870/71. C’est une guerre rapide et une défaite cuisante pour la France. Il y a la menace des troupes allemandes qui avancent vers Paris et qui pillent les villes et les maisons. Un désastre économique suit la défaite, le travail manque. Pour un artiste, c’est très important de pouvoir exposer, d’avoir un atelier pour travailler et de trouver des acheteurs, ce que la France ne leur permet plus à trouver.

En France, l’Académie des beaux-arts était assez hermétique concernant les idées, les techniques et la façon d’être des impressionnistes. Est-ce que la Royal Academy à Londres était plus ouverte ?

Caroline Corbeau-Parsons : Pas du tout. Quand les impressionnistes sont arrivés dans les années 1870, tous les tableaux que Pissarro et Monet avaient proposés à la Royal Academy ont été refusés. Donc, il n’y avait pratiquement pas de visibilité de leurs œuvres dans les années 1870. Les Anglais n’étaient pas plus aventuriers que les Français.

Monet, comment a-t-il été accueilli à Londres et comment cela a-t-il transformé sa peinture ?

Isabelle Collet : Monet arrive très tôt, au moment de la guerre, en 1870. Il pourrait être réquisitionné pour rejoindre les troupes françaises. Il a à charge une famille, un jeune garçon, il est totalement désargenté et son seul but dans la vie est de peindre. Assez rapidement, il prend la décision de prendre un bateau et de traverser la Manche pour se réfugier à Londres. L’arrivée est difficile, parce qu’il ne connaît pas grand monde. Il n’a pas de ressource, il n’est pas très connu en France. Monet va trouver à Londres un bon accueil auprès de Daubigny. C’est un artiste d’une soixantaine d’années qui a déjà défendu ces jeunes paysagistes au Salon à Paris en essayant de les faire entrer dans la sélection du Salon. Daubigny va présenter Monet ensuite à Pissarro qui va arriver à peu près au même moment et à un marchand français, Paul Durand-Ruel, qui a lui-même fait le choix de l’exil pour sauver son stock de peintures et continuer ses activités à Londres.

Pour Monet, le fait d’être à Londres, de ne pas vendre des tableaux, est-ce que cela change sa façon de peindre ?

Isabelle Collet : Non, ce ne sont pas les difficultés qui vont changer la manière de peindre de Monet, mais les changements de modèles, de motifs. Monet est quelqu’un qui réagit aux territoires, aux paysages qui sont ceux devant lesquels il pose son chevalet : l’atmosphère, le climat de Londres, avec le « fog » qui est très intense dans cette partie du XIXe siècle, puisqu’il y a une pollution qui renforce les faits atmosphériques d’une météo de toute façon très humide, mais aussi brumeuse. Donc, ce nouveau climat intéresse le peintre comme un défi et comme quelque chose à résoudre, à travers sa peinture sur le motif.

James Abbott McNeill Whistler, Noctune en bleu et argent : les lumières de Cremorne, huile sur bois, 1872. Tate, Londres, legs d’Arthur Studd en 1919.Tate 2017. Photo : Joe Humphrys

Paradoxalement, avant les impressionnistes, le thème du brouillard n’a jamais été traité par les artistes anglais. Est-ce l’Américain Whistler qui a « inventé » le brouillard à Londres ?

Caroline Corbeau-Parsons : Whistler a prétendu d’avoir inventé le brouillard à Londres. Oscar Wilde avait dit que personne n’avait vu le brouillard londonien avant les impressionnistes. En fait, il y avait une compétition entre ces artistes étrangers, mais Daubigny et Monet avait déjà essayé de capturer ce brouillard en 1870, donc avant Whistler ! Trente ans plus tard, Monet revient au brouillard londonien au tournant du siècle avec sa fameuse série de la Tamise qui est devenue une sorte d’icône en peinture.

Isabelle Collet : Vers 1900-1901, Monet va avoir l’idée de s’installer face au parlement, ce nouveau bâtiment construit dans le style néogothique, non pas pour en célébrer la monumentalité ou l’architecture, mais pour en faire une silhouette intemporelle qui soit le support d’une expérience esthétique. Avec un jeu de lumière entre la Tamise et le ciel. Ce sont des toiles qu’il va entreprendre simultanément, avec beaucoup de difficultés, parce que le temps et la lumière changent sans cesse. Il va lui falloir plusieurs années pour élaborer cette série et y revenir et en faire cette synthèse magnifique dont nous avons la chance de présenter cinq exemplaires. Ce sont des œuvres qui sont maintenant dispersées dans le monde entier et qu’il est difficile de réunir. Mais, c’est vraiment en reconstituant cette notion de série qu’on comprend le travail de l’artiste et la richesse et la subtilité de ces variations d’un tableau à l’autre.

Est-ce que cette étape à Londres dans les années 1870 était essentielle pour l’impressionnisme ?

Isabelle Collet : Oui, étrangement, c’est un aspect peu connu de l’impressionnisme. L’élaboration du mouvement s’est vraiment cristallisée durant ces années 1870. Et le passage à Londres a renforcé le désir de ces artistes de travailler sur les phénomènes atmosphériques, sur le plein air et dans des paysages où l’eau et la lumière jouent un rôle très important. C’est presque paradoxal, parce que Londres ne se prête pas vraiment au plein air, mais chaque artiste a su trouver des solutions. Parfois d’ailleurs en peignant à l’abri d’une fenêtre ou dans une calèche. Le goût du plein air ne s’est pas du tout estompé avec l’expérience anglaise, bien au contraire. Monet va aussi aller voir les musées britanniques, découvrir William Turner et Thomas Gainsborough. Cette tradition du paysage anglais va enrichir et nourrir cette démarche impressionniste qui elle-même va vraiment prendre forme à partir de 1874 avec la première exposition du groupe des artistes indépendants.

Au-delà d’être une exposition sur les impressionnistes à Londres, pourquoi est-ce aussi plus généralement une exposition sur les artistes en exil ?

Isabelle Collet : Oui, c’est étrangement une exposition qui résonne avec des événements que nous connaissons actuellement. Ce thème de l’exil, de solidarités hors de ses frontières natales est finalement un thème éternel depuis Ulysse qui part à la guerre de Troie. L’expérience de l’exil est une expérience humaine universelle.

Caroline Corbeau-Parsons : Il faut quand même dire que, à l’époque, les Anglais les ont accueillis les bras ouverts en tant que réfugiés. Il y avait des soutiens financiers pour ces artistes. On pouvait rester en Angleterre de manière indéfinie, indépendamment de sa nationalité. C’était vraiment une terre d’accueil. Ces artistes ont été reconnaissants d’avoir pu s’établir en Angleterre pour quelque mois pour certains ou pour plusieurs années dans le cas de Tissot ou de Dalou ou de Legros. Cette exposition est aussi une leçon qu’il faut accueillir des artistes et des personnes qui sont en difficultés.

James Tissot, Bal sur le pont, vers 1874, huile sur toile. Tate, Londres, don de The Trustees of the Chankey Bequest, 1937.
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