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AP- La campagne électorale pour les trois élections cruciales du royaume prévues le même jour, ce 8 septembre, a débuté jeudi 26 août. Elles sont plus que décisives pour le parti islamiste du PJD, à la tête de la coalition gouvernementale marocaine depuis 2011. Cet événement, qui n’a jamais eu lieu au Maroc, est considéré comme une page de l’histoire qui va s’écrire puisque les 18 millions de Marocains, dont près de la moitié sont des femmes, vont devoir élire leurs 395 députés de la Chambre des représentants et leurs 31 000 élus communaux et régionaux. Mais eu égard à la situation épidémiologique, ces élections se tiendront à campagne, tracts et rassemblements très réduits. Côté pronostics, la course disputée entre le PJD, le PAM, le RNI et l’Istiqlal semble très serrée : soit 4 partis favoris sur 32, jugés peu crédibles voire méconnus.

Quelle majorité pour gouverner ?

Pour comprendre l’enjeu de ces élections, il est important de savoir qu’en termes de participation, les statistiques officielles arrêtées le 30 juillet 2021 font ressortir que près de 18 millions de citoyens se sont inscrits pour y participer, soit 2 280 898 nouveaux électeurs par rapport aux dernières échéances électorales. En termes de genre, 54 % sont des hommes et 46 %, des femmes.

Pour les législatives, l’enjeu est de désigner un parti qui se chargera de former la nouvelle coalition gouvernementale. La nouveauté cette année est la création de circonscriptions régionales qui remplacent la liste nationale. Objectif : empêcher les candidats ayant déjà été élus dans le cadre de la liste nationale de se présenter au titre des nouvelles listes régionales.

Pour les régionales, l’enjeu est de renouveler pour six ans les membres des conseils régionaux. Elles démarrent elles aussi le 8 septembre, tout comme les législatives et les communales. L’enjeu de ces dernières : renouveler là encore pour six ans les membres des conseils communaux.

Cela dit, les élections législatives restent les plus importantes aux yeux des Marocains, socialement, politiquement et économiquement parlant.

Une campagne atone dans un contexte inédit

« Ils distribuent des tracts, avec leurs visages dessus, leurs noms, ce qu’ils font et ce qu’ils vont faire ou pas? Mais moi, qu’est-ce que je gagne de tout cela à part les centaines de papiers froissés que je dois ramasser devant la porte de mon épicerie ? Là où je marche, je piétine un visage politique », nous raconte Driss, propriétaire d’une épicerie du coin à Tanger.

Effectivement, depuis le début de la campagne électorale le 26 août, les rues de tout le Maroc sont jonchées de flyers qui parlent politique. Mais pas que? C’est le cas aussi pour les vitres des véhicules de tout genre, les pancartes publiques, les poteaux de signalisation, les murs.

« 10 jours de campagne mythomane? pour rien ! Les gens votent pour ceux qu’ils connaissent déjà, il ne faut pas se leurrer », nous avertit Issam, livreur de fast-food.

Et puis l’anarchie a atteint son paroxysme durant cette période électorale, nous rapporte Salima, esthéticienne dans un salon de coiffure : « J’ai vu plein de groupes de partisans de partis politiques se disputer, se lancer des pierres, il y a eu beaucoup de blessés? Ça s’est passé dans la banlieue de Nador par exemple, entre les pro RNI et pro USFP et entre pro PAM et pro PPS aussi, dans la banlieue casablancaise ».

Pour ce qui est des mesures sanitaires, « aucun parti n’a respecté les gestes barrières? Les rassemblements se sont faits par milliers, plus de la moitié étaient sans masque sanitaire? », nous apprend Aïcha, experte-comptable à Tanger.

Autre anecdote de ces préparatifs des élections?, « des citoyens dans le monde rural ont bloqué la route à des 4×4 du PJD et leur ont demandé de ne pas entrer dans leur douar, estimant qu’ils n’ont que faire d’un parti qui n’a honoré aucune promesse lorsqu’ils ont voté pour lui lors des élections précédentes », nous confie Moussa, administrateur dans un douar de la région Tanger-Tetouan-Elhoceima.

Soupçons de corruption

Cet événement politique a aussi fortement été marqué, comme rapporté dans les échéances précédentes, par la corruption. À titre d’exemple, Abdellatif Ouahbi, secrétaire général du Parti authenticité et modernité (PAM, parti libéral), a accusé le Rassemblement national des indépendants (RNI, libéral) d’ « inonder la scène politique avec de l’argent ». Des accusations rejetées de bout en bout par le RNI, qui a dit avoir « reçu avec une grande indignation les dérives médiatiques dangereuses du secrétaire général du PAM, Abdellatif Ouahbi », à son encontre, selon un communiqué publié vendredi 3 septembre. Le RNI, qui appartient à la coalition gouvernementale, « rejette catégoriquement toute atteinte au bon déroulement du processus électoral de nature à entacher l’image du royaume », a ajouté le communiqué du RNI.

De son côté, Le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste modéré), au pouvoir, a également condamné « l’utilisation obscène de fonds pour attirer les électeurs et certains superviseurs des bureaux de vote », sans nommer aucun parti, selon un communiqué publié mercredi dernier.

« Le montant du bakchich électoral a augmenté par rapport aux élections précédentes. Les meneurs des campagnes électorales donnaient 100 dirhams marocains, mais ce montant est devenu risible avec la crise sanitaire. Ils en donnent 200 maintenant, communément appelés Zarkalaf » [en référence à la couleur du billet de 200 dirhams, qui est bleu (zarka en arabe), NDLR], nous révèle Mokhtar, l’un des bénéficiaires de la manne électorale.

Dans une vidéo ayant fait le buzz sur Youtube, on peut voir dans l’un des bureaux régionaux du parti de l’Istiqlal une distribution de coqs vivants aux citoyens. Cela dit, celui qui se fait prendre en train de soudoyer des citoyens sera automatiquement puni d’après les lois en vigueur au Maroc. Lorsqu’un candidat donne des pots-de-vin pour se faire élire, des sanctions sévères sont prévues, notamment : amendes, peines d’emprisonnement ou les deux en même temps, et bien sûr l’élection est pour lui annulée et il perd ipso facto son droit de siéger au Parlement ou de voter.

La question du coût des élections soulevée

Pour Jawad, étudiant en sociologie politique, « les partis politiques, qui sont en pleine campagne électorale, sont hypnotisés par une amnésie collective, un oubli désinvolte de leurs promesses précédentes, mais le peuple a une mémoire d’éléphant, on n’oublie jamais les engagements qu’un parti jure d’honorer devant des millions de Marocains ».

Pourtant, en théorie, compte tenu de ce contexte exceptionnel et inédit, les partis politiques ont été appelés à ajuster leurs stratégies de communication, de recourir aux techniques numériques (visioconférences, meetings hybrides?), de limiter au minimum les rencontres conventionnelles et d’observer scrupuleusement les restrictions en vigueur contre la pandémie.

Il est à noter que l’interdiction par les autorités de distribuer des tracts pendant la campagne électorale a mis les imprimeurs en rogne. Selon un membre du Groupement marocain des métiers de l’Impression ayant requis l’anonymat, « les partis politiques ont laissé tomber dans nos stocks plus de 1 000 tonnes de papier commandées. Ils ont pris un nombre très restreint de tracts et flyers et ils ont laissé le reste chez nous. Qu’allons-nous faire avec tous ces feuillets électoraux ? Nous risquons la faillite, c’est vraiment une grande perte d’argent pour nous ! »

Enfin, pour ce qui est du budget, les échéances vont coûter cher au contribuable. Effectivement, les dépenses budgétaires pour ces trois élections sont estimées à 1,5 milliard de dinars marocains. Un montant qui pourrait être revu à la hausse, car les charges ne font qu’augmenter et les têtes de liste deviennent « généreuses », selon plusieurs témoins oculaires.

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