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AP- A l’issue d’un vote sans surprise, le président sud-africain, Cyril Ramaphosa a évité la destitution. Ce mardi, les députés se sont prononcés contre l’adoption des recommandations du rapport dit «Phala Phala», du nom d’une des propriétés du chef de l’Etat où des centaines de milliers de dollars en liquide, à l’origine douteuse, ont été dérobés lors d’un cambriolage. La semaine dernière, à l’issue d’une réunion de ses cadres, le Congrès national africain (ANC), majoritaire au Parlement, avait affirmé qu’il apporterait un soutien total au chef de l’Etat.

Le rapport a été rejeté par 214 députés (contre 148). Le refus d’autoriser un vote à bulletin secret a par ailleurs réduit à néant la possibilité de voir s’élever des voix dissidentes – seuls cinq membres de l’ANC, dont la ministre Nkosazana Dlamini-Zuma, ex-épouse de l’ancien président Jacob Zuma, ont voté pour l’adoption du rapport. Le parti au pouvoir depuis la fin de l’apartheid lave son linge sale en famille. «Nous avons vu comment l’ANC a pu se rallier derrière un président comme Jacob Zuma, contre lequel il y a eu plusieurs motions de défiance. Mais elles ont toutes échoué, rappelle l’analyste politique Asanda Ngoasheng. Le parti utilise sa majorité à l’Assemblée pour protéger ses intérêts».

Cyril Ramaphosa, «Monsieur Propre» qui avait promis le grand ménage au sein d’une administration gangrénée par la corruption, est à son tour empêtré dans un scandale au parfum d’évasion fiscale qu’il aurait tenté d’étouffer. L’affaire, qui remonte à février 2020, n’a fait surface que deux ans plus tard, suite à une plainte déposée par Arthur Fraser, un ancien chef des renseignements, proche de Jacob Zuma. Le 30 novembre, un panel de juristes mandaté par l’Assemblée nationale afin d’examiner le rôle du président dans cette affaire a remis un rapport accablant. Celui-ci affirme qu’il existe suffisamment de raisons de penser que le chef de l’Etat «aurait pu» violer la Constitution en «agissant d’une manière incompatible avec sa fonction».

Members of the Economic Freedom Fighters cheer for a vote to impeach President Cyril Ramaphosa at a special sitting of parliament in Cape Town, South Africa, Tuesday, Dec. 13, 2022. Parliament voted against starting impeachment proceedings against President Ramaphosa over a report that says he held undeclared foreign currency at his farm in 2020. (AP Photo/Nardus Engelbrecht)

Alors que la rumeur d’une démission imminente se répandait, entraînant la chute du rand, la monnaie sud-africaine, Ramaphosa a annoncé qu’il avait l’intention de contester les conclusions du rapport devant la Cour constitutionnelle. Le Président estime que le panel a fondé ses conclusions sur les «informations» fournies par Arthur Fraser, et pas sur des «preuves».

«L’argument est que s’il s’en va, cela va compromettre la stabilité du pays, et les réformes qui ont été mises en place au sein des institutions publiques, estime Ebrahim Fakir, analyste auprès de l’Institut de recherche socio-économique d’Auwal. Par ailleurs, le processus est loin d’être terminé, et il ne semble pas qu’une inculpation puisse avoir lieu de manière imminente». Ramaphosa n’est pas tiré d’affaire. Même si les experts semblent s’accorder sur le fait que le rapport Phala Phala présente des failles, le chef de l’Etat pourrait devoir répondre de ses actes. Il affirme que les sommes dérobées provenaient de la vente de bétail rare qu’il élève. Une explication qui peine à convaincre.

Le calendrier politique n’est pas anodin. S’il n’a pas été blanchi des soupçons qui pèsent sur lui, le vote à l’Assemblée nationale a permis au Président et à ses partisans au sein de l’ANC de gagner du temps, avant la conférence élective du parti qui débute ce vendredi et lors de laquelle Cyril Ramaphosa sera candidat à sa réélection, pour un deuxième mandat à la tête de sa formation politique. «Il reste le favori de cette élection interne», dit André Duvenhage, professeur de sciences politiques à l’Université de la province du Nord-Ouest. Mais, selon lui, cette affaire risque d’affaiblir son pouvoir de décision au sein du parti. «L’ANC reste extrêmement divisé. Des éléments se mobilisent derrière d’autres candidats qui sont hostiles à Ramaphosa, dit-il. On pourrait assister à une scission. L’ANC est une organisation sur le déclin. Et il est très probable que, après [l’élection de] 2024, ce sera une coalition qui dirigera l’Afrique du Sud».

Cyril Ramaphosa fut un temps perçu par beaucoup comme le sauveur potentiel, capable de relancer un parti et un pays à bout de souffle. Mais depuis qu’il a pris ses fonctions présidentielles, en 2018, sa cote de popularité a nettement baissé, notamment à cause de son incapacité à redresser l’économie. Cette affaire est une épine de plus dans son pied. «Je pense que c’est un moment dévastateur dans l’histoire de la démocratie sud-africaine. Il n’y a donc pas de candidat propre, sans corruption, malversations, ou malhonnêteté… Il n’y a pas d’alternative ? interroge Susan Booysen, spécialiste de la vie politique sud-africaine et de l’ANC. Un autre problème, c’est que les partis politiques d’opposition sont désorganisés et souvent peu crédibles. Cela sape l’idée d’une démocratie multipartite».

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