Services de base : pourquoi le défi est si grand pour l’Afrique du Sud

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AP- L’accès à l’eau ou à l’électricité, le ramassage des déchets, la possession de toilettes. Des services basiques et essentiels, qui font grincer des dents en Afrique du Sud. Depuis un mois, les candidats aux élections municipales chantent tous le même refrain : eux sauront améliorer les choses. Des promesses que les Sud-africains ont de plus en plus de mal à croire, et pour cause : la situation ne s’est guère améliorée en vingt ans, et parfois, même, elle régresse.

Moins de la moitié des Sud-Africains ont l’eau courante chez eux

Quelques chiffres en témoignent, tirés du General Household Survey (GHS) de 2019 (celui de 2020 n’est toujours pas sorti en raison de l’épidémie). Selon lui : 58,8 % des ménages seulement profitent d’un ramassage des déchets hebdomadaire, alors qu’en 2016 ce chiffre s’élevait à 65,4 %. 85 % des ménages ont accès à l’électricité, et 88 % à l’eau courante, mais seulement la moitié d’entre eux à l’intérieur de leur logement (44,9 %).

Ceux qui ont accès à ces ressources ne sont pas épargnés de tout problème : en raison de réseaux défaillants, les coupures d’eau et d’électricité sont de plus en plus fréquentes dans le pays. Un quart des Sud-Africains témoignent ainsi en 2019 de dysfonctionnement dans leur distribution d’eau, contre 20,3 % en 2018.

À l’occasion des élections, le site web d’actualités News24 a compilé un index des municipalités, notées sur leur performance. Parmi les indicateurs : l’accès à ces services de base, les investissements, les dépenses occultes ou encore la dette. Le constat de l’index « Out of Order » (« hors service » en français) est sans appel : la situation n’est pas brillante. Plus de la moitié des municipalités indiquent que plus de 50 % des ménages vivent dans la pauvreté. Dans 101 d’entre elles (sur 257), les habitants n’ont pas du tout accès à l’eau courante.

Les coupures de courant : une nuisance au quotidien

Huit heures du soir, dans un quartier résidentiel de Johannesburg. Le ronronnement du frigo cesse d’un coup, les lampes s’éteignent, et tout un quartier est soudain plongé dans le noir. Panne de courant. Ou plutôt : loadshedding, c’est-à-dire une coupure planifiée pour « lâcher du lest ». Ce mot, tout le monde le connaît en Afrique du Sud. Les loadsheddings ont parfois lieu quotidiennement, comme en cette dernière semaine avant les élections municipales, où Eskom, l’entreprise nationale de production d’électricité, a annoncé passer au «  stage 4 » (étape 4), c’est-à-dire pour tout le monde 7 heures par jour sans électricité. La raison : l’entreprise publique a pompé sur ses réserves et s’approche dangereusement du risque de black-out total. Sa solution : rationner l’électricité de chacun en répartissant l’effort, et regagner une marge de sécurité. En plus de ces pannes prévues, les coupures de courant imprévues sont fréquentes.

Cela fait dix ans que l’entreprise nationale de production d’électricité censée alimenter plus de 90 % du pays peine à suivre la demande. Malgré ses quinze centrales à charbon, Eskom ne produit pas assez d’énergie. La faute à des infrastructures vieillissantes, des centrales vétustes et un réseau mal entretenu, auxquels s’ajoutent les vols de câbles (recherchés pour leur cuivre) et un endettement massif. Les soucis financiers d’Eskom ne sont pas étrangers à la corruption : le fournisseur d’énergie est au c?ur de l’affaire Zuma, avec des contrats douteux lui ayant coûté plus de 10 milliards d’euros, soit près de la moitié de sa dette actuelle.

Les experts ne sont pas très optimistes pour l’avenir proche : selon eux les loadshedding continueront de façon régulière pendant les cinq prochaines années au moins. Certains promeuvent donc le passage aux énergies renouvelables, tandis que d’autres estiment que la priorité est de rénover les centrales, et de plus en plus de voix souhaitent que l’on ait davantage recours aux fournisseurs d’énergie privés.

Conséquences délétères sur l’économie

Ces coupures de courant intempestives récurrentes, couplées à la mauvaise gestion des municipalités, coûtent cher à l’économie sud-africaine. Selon un rapport du Conseil pour la recherche scientifique et industrielle (CSIR), entre 60 et 120 milliards de rands pour la seule année 2019 (soit entre 3 et 7 milliards d’euros, alors que le PIB du pays s’élève à 260 milliards d’euros).

Les particuliers mais aussi les entreprises pâtissent de ces infrastructures mal entretenues, comme le groupe laitier Clover, pris en exemple dans une note de recherche publiée à la mi-octobre par le Bureau pour la recherche économique (Bureau for Economic Research, BER). En raison de coupures d’eau et d’électricité trop fréquentes, il a fini par annoncer en juin fermer son usine fromagère de Lichtenburg, à 200 kilomètres à l’ouest de Johannesburg, la plus grande du pays. Clover a dénoncé le manque d’efforts de la municipalité face à des pertes trop importantes. Quelque 330 personnes devraient perdre leur emploi dans la région.

Une autre grande entreprise, Astral Foods, a quant à elle décidé de solliciter les tribunaux après des pertes annuelles estimées à 3,5 millions d’euros. La municipalité impliquée a été sommée en 2018 d’améliorer ses infrastructures. Après deux ans sans amélioration notable, un autre jugement a enjoint au gouvernement national d’intervenir.

Les villes sud-africaines allouent en moyenne seulement 2 % de leur budget aux réparations et à la maintenance des infrastructures, loin des 8 % recommandés, atteints par seulement quatre villes dans le pays.

La moitié des municipalités en risque d’effondrement

Le rapport annuel sur les comptes des municipalités, présenté en juin pour l’année financière 2019-2020, a révélé que nombre d’entre elles étaient au bord de la rupture avant même la crise du covid. Concernant un quart d’entre elles, l’auditeur général Tsakani Maluleke a exprimé « de sérieux doutes qu’elles puissent continuer à fonctionner dans un avenir proche ». Elle a ajouté ne pas avoir constaté que les alertes lancées les années précédentes avaient été prises à c?ur. Le risque d’effondrement concerne, selon le gouvernement, 87 municipalités sur 250, un chiffre qui monte à 130, selon l’index « Out of Order » établi par News24.

L’ANC a beau clamer avoir beaucoup amélioré la gestion des municipalités depuis vingt ans, les chiffres persistent à montrer l’inverse. Les loadsheddings imposés au pays à la veille des élections ne joueront certainement pas en sa faveur.

La Commission électorale a annoncé jeudi 28 octobre que 394 bureaux de vote situés dans la région rurale du Cap Oriental devront s’éclairer à la bougie ou à la lampe électrique, faute de raccordement au réseau électrique. Tout un symbole.

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