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Tunisie : après deux ans de pleins pouvoirs, Kaïs Saïed toujours populaire et populiste

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Malgré les difficultés économiques et la crise migratoire, le président conserve le soutien de plus de la moitié de la population.

Il est 8 heures du matin sur l’avenue Habib-Bourguiba, en plein cœur de Tunis. Arrivé de Kairouan, dans le centre du pays, Lotfi Tarrach, 49 ans, rejoint une poignée d’autres partisans du président tunisien, Kaïs Saïed, près d’un café situé à quelques mètres du théâtre municipal, leur lieu de rassemblement prévu. Mais la police, déployée en nombre sur cette artère, contraint le petit groupe à changer de programme. Car, bientôt, plusieurs dizaines de militants du Front de salut national, la principale coalition d’opposition, doivent investir les lieux pour protester contre le pouvoir en place et, contrairement aux partisans de Kaïs Saïed, ceux-ci ont officiellement demandé une autorisation de manifester.

« Nous sommes là pour célébrer la fête de la République et le processus du 25 juillet, nous ne devrions pas avoir besoin d’autorisation », s’étonne Lotfi. Si la canicule a pu dissuader des participants, la popularité du président reste élevée, comme le confirme le sondage d’Emrhod Consulting du 14 juin qui le crédite de plus de 50 % d’opinion favorable – contre plus de 80 % en juillet 2021 – et de près de 70 % des intentions de vote dès le premier tour d’une élection présidentielle. En effet, selon cette majorité de Tunisiens, le chef de l’Etat n’est pas responsable de l’inflation, des pénuries, des coupures d’eau et d’électricité, de la crise migratoire, économique et politique ou encore de la gestion du dérèglement climatique.

« Kaïs Saïed veut tous les pouvoirs sans assumer la moindre responsabilité et il accuse toujours les autres de complot. C’est loin de faire l’unanimité mais cela trouve un écho chez une partie de la population », analyse le chercheur Mahdi Elleuch, coauteur de La Tentation populiste (Cérès, 2020).

Il y a deux ans, le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed avait prétexté l’existence d’un « péril imminent », en pleine crise politique et sanitaire (liée à l’épidémie de Covid-19), pour s’octroyer les pleins pouvoirs, selon une lecture personnelle de l’article 80 de la Constitution, qui permet le recours à des mesures « exceptionnelles ». Bénéficiant du discrédit des partis politiques qui ont assumé le pouvoir depuis 2011, et s’appuyant sur un discours antisystème, le président tunisien avait alors démis de ses fonctions le chef du gouvernement et suspendu les travaux du Parlement, empêchant même les députés de s’y réunir, avec l’aide de l’armée. Moins de deux mois plus tard, il élargissait encore son pouvoir en suspendant la Constitution, avant de dissoudre le Conseil supérieur de la magistrature, en février 2022, puis l’Assemblée des représentants du peuple, en mars.

Virage répressif

Le 25 juillet 2022, la nouvelle Constitution voulue par Kaïs Saïed a été approuvée par référendum, avec 95 % des suffrages exprimés, mais un taux de participation d’à peine 30 %. En parallèle du démantèlement des institutions nées du processus révolutionnaire, le régime de Kaïs Saïed a pris un virage répressif à l’égard de l’opposition, particulièrement du parti islamo-conservateur Ennahda, accusé d’être le responsable des crises que le pays a connues durant les dix années de transition démocratique… Une époque que les partisans du régime actuel appellent désormais « décennie noire ». Une vingtaine d’opposants ont été emprisonnés depuis le début de l’année, accusés principalement de complot contre la sûreté de l’Etat.

« A ce jour, je n’ai jamais regretté d’avoir soutenu Kaïs Saïed », jure Ali Sghaier, 53 ans, soutien du président depuis son élection, en 2019. Pour cet habitant de Sfax, la deuxième ville du pays, le coup de force de 25 juillet 2021 était à la fois une « surprise » et une étape nécessaire pour l’établissement de la « démocratie participative », annoncée par le chef de l’Etat. « Ils parlent d’un coup d’Etat, mais comment un président élu pourrait faire un coup d’Etat ? », dit-il. « La popularité de Kaïs Saïed est restée la même auprès des personnes qui ont compris son projet. Ceux qui voient seulement le manque de semoule, de farine ou de sucre et qui pensent que Kaïs Saïed en est responsable se trompent », affirme-t-il.

Mounir Bouzgarrou, militant à Monastir lors de la victoire de M. Saïed en 2019, continue, lui aussi, de soutenir le président tunisien, mais de loin. Lassé, ce quadragénaire n’a pas souhaité se rendre à Tunis pour célébrer le deuxième anniversaire du « processus du 25 juillet » de peur d’être pris à partie par ses adversaires politiques. « Dans les médias, on ne parle que de choses négatives, c’est normal que les gens en aient marre », relève-t-il. Contrairement à Lotfi Harrach et Ali Sghaier, M. Bouzgarrou considère que Kaïs Saïed ferait une grave erreur en se présentant à l’élection présidentielle prévue en 2024 et à laquelle il n’a pas encore fait acte de candidature. « Le problème du président est qu’il n’a pas su s’entourer », regrette-t-il, affirmant que ce dernier a « dépensé toute son énergie » : « Il nous faut une autre personne, qui porterait le même projet, mais avec plus de force. »

En Tunisie, le président Kaïs Saïed dément toute vacance du pouvoir

Avec d’autres habitants de Sbikha, une localité proche de Kairouan, Lotfi Tarrach espère, lui, profiter de la création d’« entreprises communautaires », l’une des mesures phares de M. Saïed depuis sa prise de pouvoir. Théoriquement, ces entités doivent bénéficier d’un soutien financier public et d’une mise à disposition de terres de l’Etat. Mais, selon Lotfi, les responsables locaux bloquent toute initiative. « Les gens mentent au président en lui disant que tout va bien », dénonce-t-il. A Tunis, il est justement venu avec ses camarades pour demander le « nettoyage de l’administration », sans jamais remettre en cause son soutien à Kaïs Saïed. « Il a appelé, à Rome [le 23 juillet, lors de la Conférence internationale sur le développement et la migration], à annuler la dette de l’Afrique. Il n’est pas seulement président de la Tunisie, il est le roi de l’Afrique », lance Lotfi avec emphase et une vision très personnelle de la popularité du président hors des frontières de la Tunisie.

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