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AP- Sa mise à prix par les Etats-Unis a ramené dans la lumière l’ancien chef d’état-major et général putschiste Antonio Indjai, incarnation aux yeux du monde de la collusion entre élites politiques, militaires et narcotrafiquants en Guinée-Bissau.

A 66 ans, après une longue carrière dans l’armée jalonnée d’irruptions fracassantes dans l’arène politique, l’intéressé paraissait pourtant couler une retraite tranquille dans sa ferme de Mansoa, à l’est de la capitale Bissau.

Tout juste était-il ressorti de l’ombre le 29 février 2020 pour poser en tenue civile avec le président Umaro Sissoco Embalo, son Premier ministre Nuno Gomes Nabiam et d’autres responsables militaires, dont certains soupçonnés d’implication dans le trafic de drogue.

Cette apparition avait été largement interprétée comme le signe désormais public que les commandants de l’armée avaient choisi leur camp, après une élection présidentielle aux résultats encore contestés.

Le général Indjai s’est ensuite de nouveau fait oublier, jusqu’en août, quand les Etats-Unis ont annoncé une récompense de 5 millions de dollars pour son arrestation.

« Le général ne se soucie pas de cela », a assuré à l’AFP un de ses proches au sujet de la récompense, vertigineuse au regard du niveau de vie local. « Il travaille dans sa plantation et vient voir sa famille à Bissau toutes les semaines ».

C’est sur ces terres que l’ancien chef d’état-major s’est retiré depuis son limogeage en 2014 par le président José Mario Vaz, tout juste élu après une série de coups de force.

Cette mise à distance répondait aussi à « une demande de la communauté internationale qui était très impliquée dans le processus de stabilisation de la Guinée-Bissau », explique à l’AFP Maurice Toupane, chercheur principal à l’Institut de recherche en sécurité (ISS) à Dakar.

« Mais de façon globale il reste le visage de l’implication des militaires dans le trafic de drogue en Guinée-Bissau », souligne-t-il.

– « Jamais extradé » –

Les experts considèrent qu’il bénéficie d’une impunité de facto dans son pays.

« Indjai savait que s’il restait au pouvoir il serait arrêté, alors que s’il faisait profil bas, rien ne lui arriverait », affirme à l’AFP sous le couvert de l’anonymat un spécialiste international des économies illégales basé à Bissau.

Le président Embalo a catégoriquement exclu de le livrer, invoquant une impossibilité constitutionnelle. « Le général Antonio Indjai ne sera jamais extradé », a-t-il déclaré fin septembre lors d’une rencontre avec l’ambassadrice américaine à l’ONU, Linda Thomas-Greenfield, selon sa page Facebook.

Antonio Indjai commence sa carrière militaire à l’adolescence, pendant la lutte pour l’indépendance contre le Portugal, obtenue en 1974. Engagé dans la guerre civile de 1998-99, il monte en grade après avoir conduit en 2006 les opérations pour repousser l’incursion de rebelles indépendantistes de la région sénégalaise de Casamance.

Mais c’est sur le le terrain militaro-politique qu’il accomplit ses principaux faits d’armes.

En 2010, il destitue le chef d’état-major, l’amiral José Zamora Induta, dont il prend la place.

En 2012, il participe à un putsch entre les deux tours de l’élection présidentielle, forçant à l’exil le grand favori, le Premier ministre Carlos Gomes Junior, au moment où un projet de réforme de l’armée inquiète son ethnie, les Balante, représentant environ un quart de la population, mais majoritaires parmi les soldats.

Il est depuis frappé par une interdiction de voyager de l’ONU.

– Piège en haute mer –

A la même époque, l’Agence fédérale antidrogue américaine (DEA) lance une opération qui aboutira en avril 2013 à l’arrestation en mer du chef de la Marine, Bubo Na Tchuto, condamné par un tribunal américain à quatre ans de prison et rentré à Bissau en octobre 2016.

Des agents de la DEA se faisant passer pour des membres des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) ont négocié avec le général Indjai le stockage de tonnes de cocaïne dont la vente servirait à financer l’achat d’armes prétendument destinées à la guérilla colombienne, selon l’acte d’accusation de 2013.

Coup de chance, effet de sa méfiance proverbiale ou d’une fuite ? Le général Indjai échappe au piège.

Mais l’affaire expose l’implication des dirigeants politiques et militaires dans le trafic, et les contraint à la prudence, selon les experts. Poursuivi par la justice américaine pour « narcoterrorisme », Antonio Indjai clame son innocence.

En 2014, il s’efface sans bruit après l’élection de M. Vaz face à son candidat, Nuno Nabiam.

Même dans l’ombre, le général exerce toujours une grande influence, indiquent des officiers et des experts.

« Cela pourrait être un risque pour Umaro Embalo d’essayer de livrer Indjai, sachant l’influence de ce dernier au sein de l’armée », relève Maurice Toupane, de l’ISS.

Les analystes s’interrogent sur les raisons de la soudaine initiative américaine.

Par cette « action unilatérale », les Etats-Unis pourraient chercher à inciter les autorités à s’attaquer au trafic de drogue, estime l’ONG Global Initiative Against Transnational Organized Crime dans une note récente.

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